Critique de Valérie B.

Valérie B. – 49 ans – Directrice périscolaire – Alsace
Sensibilité littéraire : éclectique, fantastique, développement personnel, Boris Cyrulnik, Ken Follet “Les Piliers de la Terre”, Pierre Bottero, “Harry Potter”, “Le Seigneur des Anneaux”.

LE LIVRE COMPLET ♥♥  6,1/10[moyenne des 4 vol en comptant 0 pour le vol IV]

Volume I  ♥♥♥  8

Volume II  ♥♥♥♥  9,5

Volume III  ♥♥♥  7

Volume IV  [non lu]

* la note chiffrée estime la qualité littéraire formelle et la note de cœur l’adhésion intime


VOLUME I  ♥♥♥  8

Commentaire

Je lis très vite et ce premier volume m’aura pris deux heures.
La lecture est facile, les personnages sont attachants et intéressants. On rentre bien dans le roman. La progression va crescendo avec une montée du suspens, de même qu’on suit avec intérêt l’évolution des personnages. Si le livre s’apparente au fantastique et à la science-fiction, il peut ouvrir le lecteur à d’autres genres car il traite aussi des cas de conscience, de l’éducation et des problèmes sociétaux relevant plus du roman psychologique et philosophique.
Le cœur du récit est dans l’histoire de Thomas qui est très visuelle. C’est un imaginaire cinématographique qui se déploie naturellement et sans effort au cours de la lecture.

Dans la première partie, quand survient la longue scène sexuelle, elle casse le récit au point de se demander en quoi elle lui est liée. Si cette première partie s’était arrêtée là, il est probable que je n’aurais pas eu envie d’entamer la seconde partie. Mais elle renoue fort heureusement avec le récit en suivant les tiraillements de l’enfant et de sa mère, pour aboutir au finale par une très belle description de la déchirure de la séparation. Elle fait ressortir le questionnement d’une acceptation ambiguë qui est à la fois volontaire et forcée. En tant que mère, il est difficile de ne pas être touchée par ce moment émotionnel culminant. Il installe alors une attente de la deuxième partie dans un désir de découvrir le développement des personnages et la progression du récit.

La seconde partie m’a encore davantage séduite que la première qui sert surtout à installer l’intrigue et l’univers. Ici l’écriture devient fluide, coule de source, elle révèle la tessiture de l’auteure. C’est toujours très visuel, avec une belle description maîtrisée de l’ensemble, de l’environnement, des situations, des personnages et de leurs sentiments, de sorte que la lecture reste constamment très agréable.
Je retiens particulièrement le personnage noir d’Ungern qui contient un petit point blanc (ce que laisse pressentir la connexion de l’enfant brisé en lui avec la petite fille esclave), source d’une éventuelle future rédemption par une transformation positive. Mais je retiens surtout tout ce qui touche à l’univers des enfants avec la pédagogie épanouissante dont ils jouissent au Mongonastère. Leur maître Zabir les encadre et les guide en leur laissant la liberté d’apprendre par eux-mêmes. Il ne leur donne pas de réponses toutes faites mais les stimule à trouver eux-mêmes les réponses. Par des jeux aussi bien que des épreuves qu’il leur propose sans les forcer, il les pousse à se dépasser. De cette façon, ils prennent confiance en eux et en leur potentiel de créativité qui peut s’exprimer librement.
Je note également l’accroche finale de la petite fille au tempérament bien trempé qui excite ma curiosité d’en savoir plus à son sujet.

Ce qui pourrait être amélioré ou corrigé

Mes réserves concernent la première partie. La très longue description du jeûne comme s’il s’agissait d’un mode d’emploi détaillé m’a dérangée en me donnant l’impression que l’auteure cherchait à m’imposer son point de vue.
La référence à l’église comme signe religieux pour la fête du village m’a aussi contrariée.
Alors qu’il s’agit visiblement d’une communauté futuriste déconnectée du monde, on retrouve des oppositions archaïques hommes femmes qui prêtent un peu à rire, tout comme l’image de la femme, séductrice et provocatrice des pulsions sexuelles.
Ce qui conduit à la domination phallique de la scène sexuelle entre Ambre et Djack qui est trop longue à mon goût. Elle déséquilibre le récit, impose une tournure différente grossière qui rompt avec la tonalité sensible générale. Je l’ai alors parcourue rapidement en la lisant en diagonale.


VOLUME II  ♥  9,5

Commentaire

Incroyable! C’est le premier mot qui me vient pour ce deuxième volume, car tout au long de ma lecture j’avais l’impression de lire mes propres pensées. J’étais absorbée comme si je me lisais moi-même en voyant se dérouler ma pensée en toute clarté. J’ai terminé le livre avec la sensation réjouissante de ne pas être seule, tandis que tout ce qui restait à l’arrière-plan de ma pensée de façon encore confuse et informulée a pris forme dans une vaste vision claire et explicite.

Le premier point qui a résonné très fort en moi est le drame de la baisse de capacité d’attention de l’humanité, directement liée à la fascination hypnotique des divertissements présents dans les écrans. Je perçois clairement cette dégradation dans mon travail avec les enfants qui s’aggrave d’année en année. Elle augmente leur tendance à l’hyperactivité, donc leur incapacité à poser volontairement leur attention qui est nécessaire à tout apprentissage, pendant que leur attention est accaparée par des futilités, des divertissements vides de valeur. Le livre montre bien l’effet pervers de l’attention monnayable comme première source de richesse dans notre monde de la Communication, car elle incite à la recherche d’attractivité maximale et permanente pour s’enrichir, d’où le développement de divertissements de plus en plus addictifs mais sans âme, sans aucune valeur d’élévation culturelle.
La reconquête du pouvoir de notre attention devient un enjeu social et politique qui est très bien mis en lumière par l’audicratie, la responsabilité de notre goutte d’eau dans le vote continuel de notre attention qui enrichit et fait croître tout ce sur quoi nous la portons.
Ça renvoie directement à l’analyse critique de l’industrie des croquants, dont la malignité consiste à nous rendre attractif ce qui n’a aucun intérêt. Et pire encore, car elle est le soutien indispensable de notre société de consommation qui conduit l’humanité vers sa destruction, comme le montre encore très bien le livre.
Après la présentation des sombres désastres qui nous attendent en perpétuant la religion de la croissance, on accède à des propositions lumineuses réjouissantes qui font apparaître des issues possibles pour renverser le cours de notre déchéance. Ici on retrouve des idées déjà en germe dans l’activisme citoyen planétaire : la réappropriation du pouvoir de création monétaire par les citoyens, la fin du travail productif assurée par un revenu d’existence universel… S’y ajoute la réponse culturelle indispensable pour résorber la négativité humaine, ouvrant sur la nécessité de l’essor du travail non-productif destiné à enrichir l’humanité sur le plan des trois richesses supérieures de la culture des quatre richesses (richesse des relations humaines, richesse de la santé physique et mentale, richesse de la joie et de la paix intérieures).
La conclusion du long développement du Dicteur aboutit à l’inconscience humaine comme la racine du mal à éradiquer. Elle apparaît de façon frappante sous la forme de l’Hydre destructrice du monde, en tant qu’agrégat de l’inconscience collective de l’humanité constitué des gouttes d’inconscience de chacun d’entre nous. Toute cette présentation est très éclairante, surtout en montrant comment la Bête immonde se propage grâce à ces quatre poisons que sont la tyrannie du temps, le gigantisme, la verticalité pyramidale et la frontière séparatrice.

J’ai apprécié une fois de plus la pédagogie novatrice du Mongonastère. Carlos et Thomas sont stimulés par la curiosité, la soif d’apprendre, ils développent leur capacité à élaborer une pensée, une argumentation, etc.
J’ai bien aimé aussi comment le Mongonastère s’est libéré du temps. Pas d’horloge, pas d’âge à porter, on se fiche du “jeunisme”.
J’ai été très réceptive à la crise de doute du Dicteur. Il montre ses limites qui le poussent au lâcher prise, à cesser de vouloir tout contrôler. Ça l’amène à une renaissance par l’acceptation. Mais l’événement personnel qu’il a traversé semble aussi annoncer un modèle pour l’humanité à travers un effondrement possible pour mieux renaître.
Le doute de Thomas, lui, est constructif et rend le roman plus crédible en laissant soupçonner le comportement manipulateur de Mongo. Quant à Mongo, la fin du livre suggère qu’il s’est retiré des affaires du monde pour que l’homme se sauve lui-même en ayant d’abord foi en lui-même. Mongo symboliserait alors l’énergie positive de la conscience collective de l’humanité.

Ce qui pourrait être amélioré ou corrigé

Les commentaires du Dicteur s’accompagnent parfois de répétitions immédiates inutiles (pédagogiquement parlant), mais ça reste léger.


VOLUME III  ♥♥♥  7

Commentaire

Je mets trois cœurs car toute la partie romanesque m’a beaucoup plus. Cependant je me serais limitée à deux cœurs pour le dernier tiers introspectif auquel je n’ai pas accroché sauf à la toute fin.
De fait, il m’a fallu attendre d’aller à la fin du volume pour percevoir sa cohérence d’ensemble. Jusque là je ne voyais pas la raison d’être de l’Ogre, de Mafat, puis des changements de style, dans leurs rapports entre eux. La connexion s’est établie pour moi à la fin quand est développé le thème de la fable que j’ai trouvé très intéressant et révélateur. Il apporte un contre-poids salutaire au long développement des ” vérités ” spirituelles dont Thomas prend conscience quand il sort illuminé de bonheur de sa nuit avec Mafat, en rappelant justement qu’on ne connaît jamais la vérité. Personne ne peut prétendre détenir la Vérité, et encore moins la formuler une fois pour toutes.
C’est une bonne manière de relativiser les ” vérités ” révélées des religions qui lorsqu’elles sont prises au pied de la lettre en tant que dogme intouchable sont la cause des guerres de religion où chacune veut imposer sa vérité révélée. Alors que leur support sont en réalité des fables, des histoires interchangeables qui pointent vers une vérité qu’il nous reste toujours à découvrir. Et ici, le récit nous indique que nous sommes dans une belle histoire qui nous incite à tendre vers la vérité, en tant qu’elle est une démarche toujours renouvelée pour progresser sans jamais pouvoir prétendre atteindre définitivement cette vérité.

Le livre renoue avec le romanesque quand Carlos et Thomas rencontrent les jeunes paysannes des îlets. La scène est bien menée, vivante et attrayante. On retrouve la discrimination marquée entre hommes et femmes. Le coup de foudre de Thomas pour Mafat est aussi bien évoqué. Leur première rencontre et le blocage de la peur de Thomas le conduisant à la révélation de la bête humaine en lui sonnent juste.
Il part alors à la rencontre de sa peur profonde qui va le conduire à l’Ogre enfermé dans la cave. Le récit est prenant et on sent bien le climat de peur qui l’habite. Thomas a une démarche d’affrontement volontaire pour dépasser sa peur. Alors que Carlos est plus dans l’acceptation, il se démarque de lui par son doute qui le force à se remettre en cause en prenant le risque de se perdre.
Ce qui se concrétise quand il plonge avec Carlos dans la pièce noire en s’attachant par la main. Le fait qu’ils s’en sortent parce qu’ils sont restés main dans la main est un beau passage et un beau symbole. Il montre que la quête de Thomas n’est pas totalement solitaire et qu’il peut recevoir aussi l’aide de Carlos.
Suit la découverte du sanctuaire des Danseurs accomplis qui sont comme en stase. Leur contact va libérer Thomas de sa peur profonde par un sentiment d’acceptation et de reconnaissance de son innocence fondamentale. Il se sent dès lors libre de retrouver Mafat. Il se lance à sa rencontre dans la nuit pluvieuse qui l’oblige à plonger dans le courant d’un torrent. La scène est marquante et fortement évocatrice de l’élan de son désir.
Suit la longue nuit d’amour de Mafat et Thomas qui est réussie. La connexion et la communication entre les jeunes amants passent bien. La progression de leur ouverture et sensibilité mutuelles est perceptible, tout comme on perçoit qu’ils s’élèvent vers des niveaux de conscience plus élevés dans les phases de leur union. Seul bémol, l’utilisation de la potion psychotrope. Je l’ai trouvée incongrue et pas nécessaire, parce qu’elle ne correspond pas à mon goût à la personnalité simple de Mafat.

Ce qui pourrait être amélioré ou corrigé

Ma critique porte sur la partie introspective du troisième tiers du livre qui quitte la dimension romanesque pour développer une vision spirituelle présentée d’une manière trop abstraite.
Il y a un changement de style marqué avec des répétitions trop flagrantes. Je trouve qu’il y a un problème de tempo, de rythme insuffisamment soutenu qui fait qu’on ne s’y accorde pas, avec pour effet d’avoir tendance à se disperser et à décrocher du contenu.
Il faudrait pouvoir le réécrire en le rendant plus visuel et intuitif (sans abstraction), et plus condensé sur l’essentiel.
(Je reconnais toutefois que ma réceptivité de ce texte introspectif a pu été réduite du fait de l’avoir lu dans une période de grande préoccupation due à des difficultés personnelles)


VOLUME IV  [Décrochage – vol non lu sans commentaire]


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