Critique de Gary L.

Gary L. – 29 ans – (Khâgne Lettres) Agrégé de géographie, Professeur d’université Science de la Terre – Lyon
Sensibilité littéraire : littérature classique et fantastique, Zola, Jules Verne, bouddhisme avec Matthieu Ricard

LE LIVRE COMPLET ♥♥  6,6/10[moyenne des 4 vol en comptant 0 pour le vol IV]

Volume I  ♥♥♥  8 à 9

Volume II  ♥♥♥♥  10

Volume III  ♥♥♥  8

Volume IV  [pas de note]

* la note chiffrée estime la qualité littéraire formelle et la note de cœur l’adhésion intime


VOLUME I  ♥♥♥  8 à 9

Commentaire

L’attrait et la qualité de ce premier volume sont au-dessus de bien des publications actuelles.
D’emblée, la référence spirituelle, et notamment biblique, est forte : le mythe du prophète incarné par l’enfant Thomas, tandis que sa mère fait songer à Marie.
Le livre est bien écrit et bien construit. L’oralité des dialogues se marie bien avec la narration. J’apprécie tout particulièrement sa structure en plans séparés qui nous fait passer d’une séquence à une autre sans transition, avant de nous faire prendre conscience de leur lien interne. De par ma sensibilité de géographe, j’ai trouvé aussi très bien venu le changement de dimension entre le premier épisode où tout est perçu en gros plan à la taille du village, et le deuxième épisode qui aborde la réalité du monde qui l’entoure par un plan plus général.
L’imaginaire fantastique donne une très bonne métaphore de notre monde contemporain, qui est bien celui du pouvoir de la Communication que les cubes gris, les boules noires et les personnages qui leur sont liés mettent fortement en relief. Il en ressort un grand contraste entre le positif et le négatif. Le lecteur traverse ainsi des scènes éprouvantes et violentes, avant de retrouver la candeur et la naïveté de l’enfance préservée dans l’atmosphère du Mongonastère, passant de l’oppression à la délivrance, des ténèbres à la lumière. Le Mongonastère n’est d’ailleurs pas sans rappeler le bouddhisme tibétain.
Les personnages constituent la grande force du livre. Ils sont marqués par la complexité, dépassent le simple manichéisme, portant ainsi en eux une part d’ambivalence qui rend difficile le jugement arrêté pour le lecteur. La focalisation interne permet au lecteur de percevoir de l’intérieur le point de vue des personnages, leurs émotions et leurs états d’âme. De la sorte, ils ne sont pas complètement définis et gardent un destin ouvert, en attente de développement, ce qui attise le désir de suivre leur évolution.
C’est comme ça qu’apparaît d’abord Thomas qui ne se dévoile que par petites touches, semant des indices de ce qu’il porte en lui sans se départir pour autant de son mystère.
Dans un registre opposé, le personnage d’Ungern obéit au même procédé qui le rend fascinant. Inspiré du personnage historique, il possède une dimension luciférienne très intéressante. Génie tourmenté, à la fois victime et bourreau pour avoir été supplicié dans l’enfance avant de devenir lui-même tortionnaire, sa recherche obsédante de la vérité laisse pressentir qu’il détient des clefs sur la réalité de Mongo.
Dans le monde contemporain, qui se désintéresse de la vieillesse au point de la considérer comme anormale, les personnes incarnant une sagesse des Anciens sont particulièrement intéressantes. La trisaïeule excentrique, le Dicteur du Mongonastère et surtout Zabir donnent à réfléchir. Zabir incarne un idéal de pédagogue, s’exprimant à hauteur d’enfant, pratiquant l’art de la maïeutique plutôt qu’assénant son savoir et refusant de prétendre avoir réponse à tout.
Enfin, j’ai particulièrement apprécié les différents niveaux de lecture, cultivés tout au long du livre, qui permettent plusieurs niveaux de compréhension. Le passage où Zabir emmène Carlos et Thomas au fond du canyon est très intéressant. S’agit-il d’une épreuve initiatique, d’un rêve de Thomas, d’une métaphore du passage de l’enfance à l’adolescence ?

Ce qui pourrait être amélioré ou corrigé

J’ai été désarçonné par la scène sexuelle entre Ambre et Djack dont le ton grivois détonne sur l’ensemble, et je trouve la scène en elle-même trop longue.


VOLUME II  ♥♥♥♥  10

Commentaire

J’ai adoré ce deuxième volume au point de le lire deux fois de suite.
Tout se passe durant deux longues journées d’initiation présentées par l’instructeur Moyahm Shédid aux jeunes novices Carlos et Thomas, révélant le rôle central d’éducation du Mongonastère. On assiste avec eux à la découverte et à l’exploration du monde de Mongo qui est aussi le nôtre, car l’univers fantastique apparaît de plus en plus clairement être un miroir de notre réalité, la fiction fusionnant avec le réel. Il nous présente un futur proche possible, comme un aboutissement poussé aux extrêmes des grands courants dans lesquels nous sommes entraînés, ce qui permet de les percevoir avec un relief saisissant.
Mongo orchestrant les milliards de cubes gris symbolise la fusion de tous les médias. La description de son évolution par mutations successives le propulsant à des niveaux d’harmonie et de pouvoir toujours plus élevés est très bien amenée. Elle reflète la progression des mises en réseaux tissant la trame de notre mondialisation toujours plus profonde, et j’ai particulièrement apprécié la façon dont Mongo finit par se libérer des énergies externes pour accéder à son autonomie.

La deuxième journée d’initiation commence par une longue analyse socio-économique qui s’apparente à un article scientifique. On quitte alors la dimension romanesque mais ça ne m’a pas dérangé. Au contraire, car ce passage reste profondément intégré aux thèmes du livre et les renforce même considérablement par des éclairages originaux inattendus. On reste dans une écriture fluide, agréable à lire. L’exposé est résolument pédagogique, il s’enchaîne bien, logiquement, avec clarté, la compréhension coule de source et c’est ici la grande force du livre qui rend cet exposé passionnant.
La présentation de la monnaie de dette, bien que j’en avais déjà une approche succincte, a été une vraie découverte car on en ressort avec une vision claire et complète du processus. Même chose avec la démonstration de l’impasse de la croissance économique infinie et la nécessité vitale d’aller vers la décroissance, une réalité qui m’est déjà familière et à laquelle j’adhère à 100%, et qui là est imparable en allant au bout de ses conséquences.
J’ai trouvé très original et très fort le passage sur la culture des quatre richesses qui m’a particulièrement marqué, ainsi que le passage sur la monnaie d’attention qui éclaire notre monde d’aujourd’hui. Il révèle le facteur économique émergeant de l’attention qui alimente les réseaux sociaux et les médias en général, le mettant bien en perspective.
On quitte cette longue analyse socio-économique en ayant pris de la hauteur sur l’état de notre monde, avec une vision globale cohérente qui met de l’ordre dans sa confusion apparente tout en renforçant nos intuitions initiales, ce qui est un joli tour de force. J’ajoute qu’étant en phase avec toutes les idées développées, c’est un livre pour lequel je pense ” avec “, ce qui s’accompagne d’une impression forcément plus réjouissante et gratifiante que penser ” contre “.
Après avoir abouti à la conclusion que l’inconscience humaine est la racine du mal, le livre poursuit son développement sur le plan de l’inconscience collective humaine qui est le vrai visage de la Bête Immonde à laquelle nous participons tous de par nos propres actes individuels d’inconscience. Là aussi, je suis en accord avec cette vision qui est très bien mise en perspective et résonne clairement. La description de la frontière séparatrice comme un des principaux poisons de la Bête Immonde évoque bien ce vers quoi notre monde est en train de tendre. Nous commençons à ériger des murs pour empêcher ” l’invasion ” des migrants dans les nations privilégiées. Des quartiers fermés et sécurisés se développent pour isoler les riches des pauvres, notamment aux abords des favelas. Et nous ne réalisons pas qu’il n’y a pas réellement un bon côté de la frontière séparatrice opposé à un mauvais côté, mais que c’est la frontière en elle-même qui est néfaste parce qu’elle génère de la tension et du mal-être des deux côtés. C’est bien mis en évidence quand on pénètre dans la forteresse au fond de la basse ville où l’élite richissime et célébrissime y vit complètement isolée. A l’image des stars de la télé-réalité qui affichent en public un bonheur de pacotille superficiel, on découvre derrière l’apparence leur misère existentielle.

La crise de doute de Moyahm Shédid est aussi un passage marquant. La tension culminante de son angoisse le poussant au lâcher prise de son contrôle, puis son abandon forcé l’éveillant à une paix intérieure inattendue, l’ensemble de la progression sonne juste et est bien construit. Il ouvre un pan différent de la personnalité du vieil homme, ce qui enrichit le personnage en lui donnant de la complexité et de l’ambivalence.
Même remarque lorsqu’on aborde le passé traumatique de Carlos à la fin qui lui donne plus d’épaisseur. Comme je l’avais déjà signalé dans la façon de traiter les personnages principaux dans le volume I, ils ne sont ni tout blanc ni tout noir, ils oscillent entre bon et méchant, de sorte qu’ils ne sont pas complètement définis et gardent un destin ouvert qui donne envie de suivre leur évolution.

Ce qui pourrait être amélioré ou corrigé

Rien à signaler.


VOLUME III  ♥♥♥  8

Commentaire

On renoue avec l’épopée romanesque mouvementée. Toujours en rapport avec ma sensibilité de géographe, j’ai beaucoup aimé l’approche des changements de météo. La progression de l’orage qui suit l’état de tension intérieure de Thomas jusqu’à son éclatement, sa vision des divinités ou polarités sexuelles primordiales dans les éclairs de foudre, puis le déclenchement de son travail de recherche intérieure avec la lourde pluie ininterrompue, jusqu’à la résolution de son tourment amenant la fin de la pluie tandis qu’il rejoint Mafat, je trouve l’ensemble des associations bien amené et cohérent. J’ai aussi beaucoup aimé la description des espaces dans l’île qu’on découvre et ressent au cours des déplacements de Thomas, dans sa course nocturne pour rejoindre Mafat, et quand il découvre les jeunes paysannes des îlets avec Carlos.
Ce moment de première rencontre avec les filles est intense et réjouissant, tout comme quand Thomas en vient à se battre, obscurément poussé par ses pulsions. La scène est une bonne introduction à la violente attirance que Thomas éprouve pour Mafat et qui va lier leur destin. Leur rapport amoureux où s’agitent les troubles de l’adolescence est d’un beau romanesque.
C’est ainsi que Thomas en vient à découvrir l’Ogre, d’abord comme un reflet de sa peur profonde de l’autre et de la sexualité. Avec l’Ogre qui est un personnage typique incarnant les ténèbres, le récit s’apparente ici à de l’héroïc fantasy. On suit les péripéties de Carlos et Thomas jusqu’à leur découverte du sanctuaire des Danseurs accomplis, et c’est toujours bien fait et agréable à lire.

La grande scène d’amour entre Mafat et Thomas est belle et réussie. La crudité du sexe est justifiée et indispensable dans le contexte plus large des énergies sexuelles primordiales incarnées par Éros et Thanatos qui vont être développées par la suite.
L’expression du désir entre les jeunes amants est saturée, un peu à la manière de Tarantino qui cultive l’hyper-esthétisation. Mais ici les personnages sont graduellement poussés aux extrêmes de leur perception du désir et de l’amour, ce qui conduit à révéler leur part mythologique ou divine. Comme le héros grec qui est moitié terrestre moitié céleste, les personnages doivent aller au bout d’eux-mêmes, au bout de leur limitation humaine, pour entrer en contact avec l’absolu de l’idéal céleste qu’ils portent en eux. On assiste alors à la métamorphose graduelle des amants jusqu’à l’apothéose dans l’absolu de l’union idéale, qui est aussi celle de la conscience océanique. Cette progression graduelle nous fait percevoir comment Thomas passe spontanément d’un niveau de conscience à un autre, d’un niveau d’harmonie à un autre, ce qui est le but de son éducation de Danseur, et qui se traduit par une sensibilité toujours plus fine, une ouverture, une confiance, un abandon, une réceptivité et une communion toujours plus grands entre les amants.

Ce qui pourrait être amélioré ou corrigé

Le dernier tiers du volume, soit tout le passage où Thomas sort de sa nuit d’amour transfiguré, est trop long à mon goût. Il m’a fait songer à l’expérience de la nuit d’illumination de Pascal qui a déclenché sa conversion. On est dans une écriture lyrique enflammée qui est souvent trop insistante. Notamment sur les thèmes de la Vulve dévorante, d’Éros et Thanatos qui ont tendance à se répéter sans progression et sans rien apporter de nouveau. Idem pour les deux grands passages en italiques.
Je considère néanmoins que tous les thèmes sont à leur place, qu’ils ont leur raison d’être nécessaire au propos du livre, mais qu’ils pourraient être resserrés à l’essentiel (jusqu’à un tiers du texte) sans rien perdre de leur pertinence, qu’ils y gagneraient même certainement en lisibilité en gardant davantage le lecteur focalisé sur l’essentiel.


VOLUME IV    [décrochage]

Commentaire

J’ai lu environ 130 pages de ce quatrième volume, mais je trouve cela globalement pénible. Il ne se passe pas grand chose, je trouve que le propos tourne en rond. Le style est trop souvent ampoulé pour moi, et la densité de contenu trop faible. Le livre ne correspond pas spécialement non plus à ce que j’ai envie de lire en ce moment. Je ne sais pas si je suis hermétique à la dimension spirituelle, c’est plutôt d’un point de vue formel que je trouve le livre pénible.

Je souhaite donc interrompre la lecture et ne pas la reprendre.


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