La fin du travail productif

Le premier confinement étendu à toute la planète a mis un arrêt à la production et consommation de ce qui était considéré comme non-essentiel à la bonne marche de la société. Il en a résulté une réduction extraordinaire des pollutions atmosphériques et émissions de CO2, faisant revenir les oiseaux dans les villes.
Par l’impact immédiat qu’il a eu sur l’état du monde, il a été un révélateur et une confirmation des nuisances profondes de l’activité humaine productive qui nous mène à la ruine et à l’autodestruction. Il nous a apporté la preuve directe qu’il suffisait d’arrêter la production du superflu soutenue par l’industrie de la publicité qui nous pousse constamment à la surconsommation pour résoudre le problème du désastre écologique.

C’est pourquoi ce premier confinement a été perçu par beaucoup comme une expérience positive porteuse d’espoir, comme s’il établissait la jonction entre ce qu’on a appelé “le monde d’avant” et “le monde d’après”. Soit entre le Vieux Paradigme de notre société de la croissance infinie de plus en plus dysfonctionnelle et mortifère, et un Nouveau Paradigme émergeant en phase avec les grands défis écologiques et sociétaux qui sont devant nous, capable d’ouvrir un nouvel espace de solidarité où tout reste à créer et à inventer, mais où une issue heureuse redevient possible.

Car pendant le confinement, alors que près d’un Français sur deux a cessé de travailler*, nous n’avons souffert d’aucune pénurie ni blocage. Nos besoins de base étaient assurés, mais aussi notre confort de base, culturel, numérique, le chauffage, l’électricité, l’eau courante, l’évacuation des déchets, tout ce qui est de première importance a continué de fonctionner.
Que tout fonctionne si bien à une si grande échelle (du moins dans nos nations riches) avec si peu d’êtres humains au travail a été une grande surprise. Cela nous a montré à quel point les machines et les automates numériques ont envahi notre espace de travail productif, permettant d’assurer une activité productive colossale avec très peu d’humains au contrôle et en assistance.
Et on sait que cette tendance actuellement boostée par l’essor de l’Intelligence Artificielle va se poursuivre inexorablement, supprimant toujours plus d’emplois pour les remplacer par des machines “intelligentes” toujours plus performantes et intrusives.

Or pour la mentalité du Vieux Paradigme, la fin du travail annoncée est une calamité qu’il faut combattre par tous les moyens, ce qu’il ne parvient à faire qu’en relançant sans cesse la croissance par la dette, c’est-à-dire par une stimulation du crédit à la surconsommation du superflu pour stimuler la surproduction du superflu, nous conduisant à un gaspillage invraisemblable des précieuses ressources limitées de la planète dont les générations futures seront privées. Le Vieux Paradigme nous enferme dans un cercle vicieux infernal dont le point d’aberration maximale est atteint avec le marché de la guerre. Devenu un soutien indispensable de la croissance, il le stimule depuis deux décennies en gonflant la menace du terrorisme, ce qui a permis à ce marché de générer un record de 1.900 milliards* de $ en 2019.
À l’inverse, dans la vision du Nouveau Paradigme qui demande d’élever notre niveau de conscience vers un autre ordre de réalité, la fin du travail productif est un fait irréversible accepté qui n’est pas négatif en soi puisqu’il n’empêche en rien d’assurer l’abondance et le confort de l’humanité par les machines. La seule vraie question est de pouvoir assurer la stabilité sociale et un partage des richesses de base pour tous les humains sans recourir au travail.
Et là encore, le confinement nous a apporté la preuve concrète que nous disposons des moyens d’y parvenir, quand l’oligarchie aux commandes de l’empire financier a créé du jour au lendemain des centaines de milliards pour soutenir notre structure économique en péril, dont une bonne part a été injectée directement sur le compte bancaire des travailleurs contraints à l’arrêt.

Mais voilà, dès que le confinement a pris fin, nous nous sommes empressés de nous recroqueviller dans nos vieux repères du “monde d’avant”. C’est ainsi que la manne colossale des milliards de la BCE a surtout servi à relancer la surconsommation du superflu pour soutenir tant bien que mal la croissance.
Des milliards ont été offerts en primes d’achat de voitures pour relancer l’industrie automobile en berne, et les consommateurs les ont achetées en masse, pas parce qu’ils en avaient besoin, mais juste pour le plaisir du changement et de la nouveauté. De la même façon, des milliards ont été déversés dans l’aviation civile pour relancer le trafic d’agrément des voyageurs qui n’ont pas de réel besoin de prendre l’avion.
Autrement dit, au nom d’une lutte pour sauvegarder à tout prix les emplois dans ces secteurs sinistrés, ces centaines de milliards d’investissement vont surtout servir à aggraver le désastre écologique et le pillage des ressources dont la raréfaction inexorable nous conduit tous à la ruine.

C’est pourquoi il est impératif de nous ouvrir au “monde d’après” qui est comme d’entrer dans un nouvel espace de référence dans lequel le maintien du travail productif n’a plus sa place. Il s’agit juste d’ouvrir les yeux sur le fait que la majorité du travail productif dans le monde a un impact de plus en plus nuisible, ce qui veut dire qu’il ne contribue plus à accroître notre richesse commune mais est devenu un générateur de ruine et de pénurie.
Lors du confinement, si le trafic aérien a baissé de plus de 80 %, c’est parce que les voyageurs qui ont un vrai besoin de prendre l’avion représentent moins de 20 % de ce trafic. Il est alors plus judicieux de supprimer les 80 % restants qui nous sont nuisibles.
Quant aux pertes d’emploi que cela entraîne, si les Banques Centrales sont capables de créer indéfiniment des centaines de milliards de monnaie de dette qui ne sont jamais remboursés pour soutenir indéfiniment une croissance mortifère, ce qu’elles font en réalité depuis des décennies, elles peuvent d’autant plus facilement créer cette même monnaie de dette pour financer directement un revenu d’existence assurant une sécurité matérielle de base à tous les citoyens, et cela pour un montant bien inférieur à ce qu’elles déversent en pure perte dans le soutien à la croissance.

En réalité cette tendance est déjà à l’œuvre, car les subventions sociales opèrent déjà dans ce sens mais sans que personne ne le reconnaisse ouvertement. Il ne nous manque que de faire sauter le verrou psychologique du dogme intouchable du travail pour en finir avec l’obligation de croissance en y voyant non pas une défaillance, mais une excellente nouvelle et une issue à notre autodestruction.

mmLa décrue du travail productif allait pouvoir commencer. En se contentant de soutenir la petite part de production bénéfique destinée à fournir des biens utiles et une digne alimentation à toute l’humanité, le reste, à savoir l’énorme part de production consacrée à la nuisance et au superflu était vouée à disparaître. Grâce au revenu de subsistance universel, les humains les plus misérables qui pour survivre avaient été contraints de se soumettre au travail nuisible qu’on leur proposait n’étaient plus tenus de le faire. Et en leur permettant de ne plus travailler à n’importe quel prix, ils s’abstenaient de nuire, de sorte que sans travailler ils réduisaient la charge de misère qui pesait sur la collectivité, ou ce qui revenait au même, ils accroissaient sa richesse réelle.
mmPour une société qui avait fait le pas de s’engager dans la voie de la résorption du travail productif parce qu’elle voyait en lui la cause de sa misère et non de sa richesse, et une société qui en maîtrisant la circulation de sa richesse symbolique [la monnaie] avait désormais les moyens d’assurer sa stabilité sociale sans recourir au travail, l’argument massue de la sauvegarde des emplois qui servait à justifier le maintien des industries les plus criminelles à la source des profits les plus exorbitants ne tenait plus la route. (AdM vol II p127)

mmLa résorption de la négativité humaine, autrement dit la résorption de la misère humaine, autrement dit l’aurore de la véritable richesse du bonheur humain était bel et bien indissociable de la résorption du travail productif.
Et jusqu’où s’étendait cette résorption ? Hormis la petite part positive consacrée à la production de biens utiles à la collectivité, elle portait un arrêt à la plus grande part du travail productif à l’œuvre dans le monde qui s’activait assidûment à sa ruine. […]
mmLa négativité humaine alimentait une immense débauche de travail productif qui accaparait la majeure partie des précieuses ressources naturelles. Sans le soutien de la négativité humaine, c’en était fini des guerres de destruction comme du vandalisme servant à renouveler la production, c’en était fini de la fabrication d’armes comme de l’édification de murs pour se protéger des étrangers, c’en était fini des casernes et des prisons, des systèmes de surveillance, de contrôle, d’alarme et de portes blindées pour contrer des voleurs ou des assassins qui n’existaient plus. Sans le soutien de la négativité humaine, soldats, policiers, geôliers, vigiles, surveillants, contrôleurs, juges, avocats, tous ces métiers n’avaient plus de raison d’être et étaient appelés à disparaître. Mais qui dans une société de la fin du travail aurait pu s’en plaindre ? Car tout cela dévorait une quantité colossale de ressources énergétiques et de matières premières sans nourrir aucun être humain, sans être créatif ni apporter quoi que ce soit de positif à l’humanité. Si bien qu’en y mettant fin, c’était d’abord cette quantité colossale de précieuses ressources limitées qui était épargnée. (AdM vol II p140)

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