Remaniement final du livre

Des 100 pages de commentaires critiques examinés par l’auteure ont émergé deux gros déclics ou prises de conscience déterminantes.

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Premier déclic : notre rapport à la lecture est bouleversé par l’essor d’Internet.

Dans notre monde de la Communication où nous sommes saturés en permanence d’informations et de sollicitations, notre attention est de plus en plus conditionnée pour capter l’essentiel rapidement avec une lisibilité maximale (facilité de lecture). Et cette tendance est manifestement irréversible.
Si elle est plus marquée chez les jeunes adultes, toutes les générations connectées finissent par répondre à ce conditionnement.

Il faut ajouter que c’est le fonctionnement d’Internet qui oriente la rédaction des articles vers la facilité de lecture par un formatage de phrases (très) courtes, paragraphes courts, et sujets courts restant centrés sur l’essentiel. Car pour être bien noté par les moteurs de recherche, donc bien référencé, donc davantage visible afin de s’assurer plus de profit, il faut respecter ces indices de lisibilité maximale qui plaisent aux algorithmes de Google et sont mis en avant par les applications de référencement.

La saturation d’informations associée à ce conditionnement de lecture a pour conséquence que nous accrochons de moins en moins à la littérature de forme classique (tendance très marquée chez les nouvelles générations), parce qu’elle prend son temps, utilise des phrases longues, a recours à l’enrobage et aux digressions avant de revenir sur le sujet central, etc. Cette manière d’écrire, si elle garde sa valeur propre, est désormais cantonnée à une niche réservée aux universitaires, aspirants écrivains et autres passionnés de littérature, mais elle ne pourra plus atteindre un vaste lectorat.
Pour autant, on ne lit pas sur un support papier comme on lit sur un écran connecté. Le premier prédispose au retrait dans une bulle d’attention plus exclusive, alors que le second a tendance à nous faire survoler les articles pour naviguer rapidement à la poursuite de la meilleure information.
Le formatage d’Internet n’a donc pas lieu de s’appliquer strictement à la rédaction d’un livre, mais cette rédaction doit désormais tenir compte de notre perte de capacité d’attention globale qui fléchit dès qu’elle n’est plus stimulée par une communication centrale déterminante.

C’est ce qu’a confirmé notre test d’évaluation, tout particulièrement chez les jeunes lecteurs. De façon surprenante, ils assimilent facilement les thèmes cruciaux du livre sans qu’ils aient besoin d’être élaborés au-delà de l’essentiel. Cet au-delà leur paraissant inutile ou redondant, il a tendance à les ennuyer ou les faire décrocher, tandis que seule la connexion à l’essentiel va les stimuler.

Cette prise de conscience va orienter le remaniement final du livre en commandant “d’enlever tout ce qui est en trop”, soit :

  • Toute formulation qui n’est pas essentielle : toujours s’en tenir à l’essentiel (préférer le factuel “droit au but” et éviter l’enrobage)

  • Tendance à vouloir tout dire ou trop en dire (éviter la saturation pour garder l’appétit de comprendre du lecteur porté par son intuition)

  • Description trop fournie qui ne laisse pas d’espace de liberté imaginaire au lecteur (excès de précision quand la précision n’est pas indispensable)

  • Les redites, ressassement d’idées, les insistances (besoin excessif de convaincre = laisser de l’espace au lecteur pour sa propre appréciation, ne pas le forcer à assimiler et accepter la vision du livre)

  • Réduire à l’essentiel tout ce qui se rapporte aux expériences spirituelles personnelles qui n’ont pas de pertinence universelle

  • D’une façon générale, préférer une partition ménageant ellipses et suggestions pour le lecteur (= lui laisser de l’espace pour la respiration intérieure imaginaire, “le lecteur aime combler lui-même les trous”), plutôt qu’une précision rigoureuse de descriptions ou visions d’idées qui impose l’image en la fermant, sauf quand cette précision est réellement pertinente et nécessaire

  • Supprimer les formulations imaginaires vagues qui n’expriment pas une vérité d’expérience (mystique, sexuelle, affective)

  • Suradjectivation et surqualification

  • Propositions composées alambiquées : supprimer quand l’ellipse est possible

  • Simplifier les constructions de phrases : raccourcir et scinder les phrases longues à chaque fois que c’est possible

  • Veiller à la séparation judicieuse et équilibrée des paragraphes, ainsi qu’à la respiration du texte par des espacements adaptés et cohérents sur l’ensemble

 

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Deuxième déclic : faire la distinction entre le plan de l’écriture et le plan de la lecture.

Plan de l’écriture = référence et sensibilité propres à l’auteure impliquant l’équivalent chez le lecteur pour y être pleinement réceptif.

Plan de la lecture = le texte en tant que partition investie par la psyché du lecteur (référence et sensibilité de son vécu à lui, inconnu de l’auteure) donnant libre cours à son interprétation et recréation imaginaire personnelles.

Le test d’évaluation a été un grand révélateur de cette distinction.
Les passages qui sont très éloignés de l’expérience des lecteurs leur paraissent trop abstraits et théoriques, et comme ils n’accrochent pas à ces passages, ils ne suscitent pas leur intérêt et sont perçus comme trop longs. A l’inverse des lecteurs dont l’expérience spirituelle est proche de celle de l’auteure pour qui ces passages n’ont rien d’abstrait, sont très parlants et ne leur paraissent jamais trop longs.
L’autre grande révélation est la puissance évocatrice des symboles et des archétypes que les lecteurs s’approprient à travers une recréation de leur imaginaire propre. Et plus cette appropriation subjective est forte, plus elle intensifie leur charge émotionnelle en produisant des prises de conscience subites et libératrices. La richesse symbolique du livre devient l’équivalent d’une partition musicale que chaque lecteur interprète librement en entendant jouer sa propre musique dans son monde intérieur.

Le remaniement final doit alors privilégier le plan de la lecture :

  • En favorisant la force d’identification, d’évocation, de suggestion et d’entraînement du récit, de manière à intensifier l’investissement de la psyché du lecteur dans la partition pour intensifier l’élan de sa recréation imaginaire propre, seul véritable critère de son appréciation finale du livre. Car en définitive il ne le trouvera lumineux, profond, intense, révélateur, etc., que dans l’exacte mesure où sa partition aura eu le pouvoir de le mettre en contact avec sa propre lumière, sa propre profondeur et intensité de vie, résultant de l’amplitude de sa propre recréation intérieure.

  • En retirant les abstractions pour les remplacer par des images évocatrices qui reflètent davantage l’expérience directe et concrète des lecteurs.

  • En réduisant le plan de l’écriture sur les passages qui relèvent de l’expérience trop intime et personnelle de l’auteure dont la sensibilité est difficilement partageable. Car ils déconnectent ou freinent l’investissement psychique du lecteur qui reste hermétique à cette sensibilité particulière pour ne pas en avoir lui-même l’expérience. Il faut donc les restreindre à l’essentiel perceptible par tous, de manière à garder la force d’identification et d’entraînement du récit nécessaire au pouvoir de récréation intérieure subjective des lecteurs.

 

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Bilan du remaniement final

Le livre est resserré de 200 pages, centré sur l’essentiel, rendu plus limpide et facile d’accès sur les passages difficiles pour gagner en dynamique et en fluidité. Sa dimension d’arme de combat a été renforcée en le rendant accessible à un plus large lectorat par un potentiel d’attraction et de diffusion encore accru. Il est plus en phase avec la sensibilité de lecture des jeunes adultes à qui il s’adresse en priorité, car c’est toujours de l’énergie des nouvelles générations qu’émerge la vague des révolutions de demain.

La fin du livre avait été laissée ouverte par l’auteure dans l’éventualité de lui donner une suite. C’est pourquoi certains éléments étaient restés en suspens, comme le devenir du baron Ungern avec son projet de destruction du monde.
Mais l’auteure a réalisé que le livre devait s’achever là et qu’elle n’en écrirait pas de suite. Aussi, avec un tiers des lecteurs qui ont exprimé leur frustration de ne pas voir réapparaître le baron Ungern à la fin du livre, son plus gros travail de remaniement s’est effectué sur le volume IV où près des deux tiers ont été réécrits.

Cette fois Ungern y est intégré. Son lien avec Mongo en tant qu’incarnation du diable est dévoilé, ainsi que l’évolution du monde souffrant sous sa coupe. Mais c’est aussi pour contrer la menace de destruction d’Ungern que les Danseurs vont parvenir à s’élever au douzième degré de conscience. Dès lors, la nouvelle fin du livre se déploie dans une cascade d’ouverture et de libération où la Treizième Œuvre qui était restée à l’état d’idéal va se déclarer, découvrant le sens secret du remède universel qui sauvera l’humanité.

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