travail (3)

3/[travail ; emplois ; nuisance ; négativité humaine ; qualité d’existence ; ruine ; misère]

Ce qui se profilait à l’horizon tandis que la croissance poursuivait son ascension glorieuse imperturbable, c’était un lent et inexorable basculement de l’activité humaine dans la négativité. À l’échelle planétaire, le travail véritablement créatif et bénéfique à la collectivité s’amenuisait toujours plus, pour être remplacé par un travail soit directement nuisible à la collectivité, ou soit reposant sur la négativité humaine qu’il se proposait de traiter. L’augmentation de la nuisance et de la négativité accompagnait la croissance qui y puisait le combustible nécessaire à sa perpétuation. Cette croissance-là commençait alors à montrer un visage de moins en moins attrayant pour les peuples qui n’y voyaient plus trop leur intérêt. Et de fait, à mesure qu’elle progressait, le nombre de ceux qui y trouvaient encore leur intérêt se réduisait constamment. Il n’y avait bientôt plus que les grandes puissances, les grandes entreprises qui entre-temps étaient devenues des empires étendant leurs tentacules sur tous les continents pour lesquels les profits qu’ils retiraient de la croissance restaient supérieurs aux nuisances qu’elle leur faisait subir. Leurs dirigeants dont la fortune personnelle s’accumulait d’une façon insensée grâce à la croissance ne pouvaient que la louer et en étaient bien évidemment ses plus ardents défenseurs. Pour cette petite minorité d’individus richissimes qui s’accaparait peu à peu tous les instruments du pouvoir dont les grands organes de communication indispensables pour imposer l’hégémonie de leur bonne parole, que les indicateurs mondiaux de la misère, de la maladie, de la violence, de la guerre, de la destruction et de l’empoisonnement de leur planète nourricière suivent invariablement la même courbe que la ouvriers usinecroissance ne les préoccupaient guère, que leurs activités industrielles soient foncièrement nuisibles à l’humanité ne les préoccupaient pas davantage, pas plus qu’ils ne s’inquiétaient du mécontentement des foules qui en subissaient de plus en plus douloureusement les conséquences, parce qu’ils avaient à leur disposition l’argument massue de la sauvegarde des emplois qu’il leur suffisait de brandir encore et toujours pour être assurés de les rallier à leur cause en leur faisant accepter l’inacceptable.

Comme la majorité des humains n’avaient aucun moyen d’assurer leur subsistance autrement que par le travail, ils se soumettaient passivement aux activités nuisibles en expansion qu’on leur proposait, devenant cette fois autant les complices que les victimes d’une croissance qui leur causait de plus en plus de torts. C’était tellement vrai que pour la première fois dans l’histoire de l’industrialisation du monde, le rapport entre le bénéfice global que la collectivité retirait du fruit de son travail et les dommages qu’il lui apportait avait cessé d’être positif. Autrement dit, les humains ne travaillaient plus à accroître leur richesse, leur abondance, leur bien-être, ils travaillaient désormais tous à accroître collectivement leur misère, leur pénurie, leur mal-être. Ce qui était déjà depuis longtemps la sinistre réalité des peuples misérables gagnait à présent indistinctement tous les peuples, même les plus fortunés qui avaient jusqu’ici si bien profité de leur position dominante. Car pour ces peuples favorisés qui mesuraient leur prospérité à travers ce qu’ils appelaient leur niveau de vie, c’est-à-dire la qualité de leur condition d’existence, si cette qualité s’était bien dans un premier temps constamment améliorée au rythme de leur croissance productive ininterrompue, ce qui avait été plus que suffisant pour les convaincre unanimement qu’elle était la voie du salut pour l’humanité et la réponse primordiale à tous ses problèmes, ce n’était à présent plus le cas. Certes, en continuant de travailler dur pour gagner plus, ils percevaient toujours une augmentation de leur abondance qu’ils épanchaient dans la jouissance d’une consommation toujours accrue,prix de la violence de rue mais en contre-partie, ils devaient payer toujours plus pour assurer leur protection et celle de leurs biens, payer toujours plus pour l’évacuation et le traitement de leurs déchets, toujours plus pour l’assainissement de leurs aliments et de leur environnement, toujours plus pour soigner leurs maladies, en contre-partie ils respiraient un air toujours plus vicié dans une nature toujours plus défigurée et souillée, en contre-partie ils étaient confrontés à la montée des actes criminels, à l’insécurité de la rue d’une violence toujours plus effrayante, en contre-partie il leur fallait vivre dans un climat social de plus en plus chargé de tensions, de conflits, de haines, de coups bas en tous genres, et plus particulièrement dans le monde du travail où la souffrance ne cessait d’augmenter avec la croissance tant celle-ci leur imposait de tenir des rendements de plus en plus inhumains. pollution pétroleDès lors, leur enrichissement matériel avait beau être encore au rendez-vous, il ne suffisait plus à compenser la dégradation de la qualité de leur condition d’existence qui en était l’inévitable conséquence. Plus ils travaillaient pour continuer d’accroître leur abondance, plus ils devaient payer le prix de la négativité que leur travail causait, et ce prix était désormais plus élevé, ce qui signifiait que la part de ce qu’ils parvenaient à gagner d’un côté en amélioration de la qualité de leur condition d’existence était devenue inférieure à la part de ce qu’ils perdaient de l’autre côté en dégradation.

Le basculement s’était produit au moment où le travail nuisible et reposant sur la négativité auquel s’attelait l’humanité l’avait emporté sur le travail qui lui était bénéfique, et cette évolution était irréversible puisque la croissance prospérait par la nuisance et la négativité qu’elle générait. La fourmilière humaine se trouvait donc arrivée à un stade où sa toujours plus intense et fébrile activité commandée par l’incessante croissance, au lieu de lui apporter la prospérité attendue, n’œuvrait à plus rien d’autre qu’à l’accomplissement de sa ruine. Que les humains continuent de s’acharner au travail, non plus pour s’enrichir, mais pour s’appauvrir tous ensemble, c’était pour le moins consternant.

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