religion de la croissance (3)

3/[religion de la croissance ; fin du travail ; pauvreté : chômage]

Parmi ses innombrables bienfaits, le plus attendu par le peuple consommateur était sans conteste sa promesse de lui assurer le plein emploi. Mais la religion de la croissance allait bientôt se révéler incapable de remplir son contrat parce qu’elle portait en elle un vice qui rendait sa promesse irréalisable. Pour ne pas gripper le mouvement d’ensemble, l’écoulement des marchandises devait rester la priorité des priorités. Il fallait donc qu’elles puissent être achetées par le plus grand nombre en toutes circonstances, d’où la compétition forcenée, la guerre des prix et les prix cassés qui obligeaient les entreprises à baisser constamment leur coût de production. Cela se traduisait par ce que l’on appelait des gains de productivité, toujours plus de production avec toujours moins de frais. Or le principal domaine où elles pouvaient agir significativement pour réduire leurs frais concernait leur main d’œuvre de base. Dans un premier temps, grâce à leur croissance productive ininterrompue, les pays développés où ces entreprises étaient implantées avaient effectivement accompli la prouesse d’éradiquer la misère à l’intérieur de leurs frontières, dotant leur population d’un revenu suffisant pour robots-soudeursleur permettre de consommer. La médaille avait malheureusement un revers : la rémunération désormais décente de leurs travailleurs pesait lourd dans les coûts de production, trop lourd pour garantir l’écoulement des marchandises dans la durée. Pour survivre à la concurrence impitoyable, les entreprises n’avaient d’autre alternative que de les remplacer progressivement par des machines ou de partir dans des contrées lointaines où la misère sévissait toujours, là où les attendait une abondante main d’œuvre docile qu’elles pouvaient à nouveau exploiter pour une bouchée de pain. Dès lors, au lieu du plein emploi, c’est la gangrène du chômage qui allait lentement se mettre à ronger les nations favorisées, un chômage de masse là aussi, plongeant des millions d’individus dans le désœuvrement et l’avilissement pour se voir bannis du corps social par l’exclusion de leur participation au travail. La gangrène était irréversible, sa lente propagation inéluctable, parce qu’elle était congénitale à la croissance productive globale des pays développés. Le seul moyen de limiter la casse, c’était de parvenir à atteindre une croissance supérieure aux gains de productivité, ce qui revenait à se battre sans fin pour dépasser la concurrence, car ce n’était qu’au-delà de ce seuil que l’on pouvait maintenir les emplois existants et en générer de nouveaux. Et voilà comment les nations prospères, pourtant déjà surabondantes, allaient être entraînées dans la spirale d’une surchauffe permanente de leur productivité qui ne visait plus qu’à enrayer l’hécatombe sociale qui les menaçait.

Une fois encore, la religion de la croissance ne trouvait de remède au mal qu’elle engendrait que dans la croissance, dans une croissance toujours plus forte. Une fois encore, la sinistre équation qui avait fait la fortune enfant au travailinitiale des peuples dominants ressurgissait, rappelant que la sauvegarde de leur prospérité dépendait toujours autant de l’exploitation d’une majorité de misérables qui devaient le demeurer. Une fois encore, ils apportaient la preuve qu’ils n’y parvenaient pas sans eux, de même qu’ils avaient toujours autant besoin de s’assurer la mainmise sur les matières premières et les ressources énergétiques nécessaires à leur production en se les accaparant au moindre coût. Et une fois encore, les apôtres de la religion de la croissance se bouchaient les yeux en ne percevant tout au plus dans la sinistre équation qu’un mal passager, une étape transitoire qui se résorberait assurément plus tard, dans le futur, grâce au progrès, à la science, à une nouvelle croissance, qui finiraient immanquablement par produire l’abondance pour tous.

C’était sans compter sur une autre équation qui commençait seulement à sortir de l’ombre, une équation extrêmement discrète dans les commencements mais des plus inquiétantes et tout aussi imparable que la précédente : la religion de la croissance avait besoin du malheur de l’humanité pour accomplir son bonheur. La formule, assurément, était complètement démente. Elle ne faisait pourtant que refléter une contradiction inhérente au processus même de la croissance, une contradiction si profondément enracinée en elle qu’absolument rien n’était en mesure de l’extirper hormis l’extinction de la croissance elle-même.

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4/[religion de la croissance ; fin du travail ; emploi ; misère]

5/[religion de la croissance ; négativité ; industrie de la maladie]

6/[religion de la croissance ; travail nuisible ; appauvrissement]

7/[religion de la croissance ; raréfaction des matières premières ; misère ; ruine]

8/[religion de la croissance ; communication hégémonique]

9/[religion de la croissance ; refoulement de la réalité de la mort ; empire financier ; dette]

10/[religion de la croissance ; croquants ; intérêt privé ; matières premières]

11/[religion de la croissance ; accélération ; tyrannie du temps ; refoulement de la réalité de la mort]


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