peur (5)

5/[peur ; maladie ; élite]

Et c’est là que réapparurent ces séquences troublantes d’examens médicaux particulièrement douloureux que les membres de l’élite infligeaient à leur corps avec toutes sortes d’instruments inquiétants. L’affection dont ils souffraient portait le nom d’hypocondrie, continuait de commenter le Dicteur, une affection caractérisée par la peur obsessionnelle des maladies. Ils en étaient presque tous atteints à différents degrés. Leur environnement aseptisé, stérilisé, surcontrôlé et surprotégé les mettait si bien à l’abri du moindre risque que leur sentiment d’insécurité n’y trouvait plus vraiment de quoi s’alimenter. Ce qui n’était pas le cas de leur corps où le potentiel de danger persistait en dépit de tous les contrôles, la maladie fatale pouvant frapper brusquement sans prévenir tant ses dérèglements et ses anomalies de fonctionnement restaient imprévisibles. Aussi leur sentiment d’insécurité se jetait sur leur corps pour s’y abreuver, voyant en lui un ennemi prêt à les attaquer de l’intérieur dont ils devaient surveiller et endiguer en permanence les moindres manifestations d’hostilité à leur égard.

phobie des maladiesLa phobie des maladies que leur inspirait ce corps rétif, si prompt à leur désobéir et à leur jouer les pires misères, avait son fondement dans une lourde charge de culpabilité entretenant l’angoisse d’un châtiment qui menaçait de s’abattre sur eux à tout moment. Pas plus que la charge coupable cette angoisse du châtiment n’était consciente, et c’est pourquoi elle ressortait objectivée dans la phobie de maladies palpables et bien réelles. Ainsi, il suffisait qu’ils sentent venir une grosseur ou un point douloureux ici ou là pour ne pas hésiter à se faire ouvrir les entrailles sous anesthésie locale afin d’ausculter eux-mêmes l’éventuelle défaillance de leurs organes. À leurs yeux, leur peur motivant ce besoin de contrôle incessant était parfaitement justifiée, puisqu’ils considéraient leur corps comme une machine extrêmement complexe mais aveugle qui était toujours susceptible de tomber en panne, de manifester des défectuosités pernicieuses qu’il fallait surveiller sans répit avant qu’elles ne déclenchent toutes ces maladies aberrantes, absurdes, sans raison d’être autre que la malchance. Mais à aucun moment ils n’étaient en mesure de suspecter la peur coupable du châtiment à la source de leur phobie, et pour cause, cette peur coupable était tout entière sécrétée par la gigantesque frontière séparatrice qui reproduisait inconsciemment le bon côté et le mauvais côté dans leur propre chair. Car elle s’enracinait inexorablement en eux en les divisant entre une bonne conscience blanche exposée à la lumière en répulsion avec une mauvaise conscience noire refoulée dans les ténèbres, là précisément où gisait la menace obscure d’un châtiment rendu inconscient qui n’en cessait pas pour autant de les tourmenter.

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