peur (2)

2/[peur ; manipulation ; foule ; audimètre]

Ce personnage d’Ungern, le baron sanglant, disposait d’une double face. D’une part, parce qu’il demeurait redoutable et redouté, il cristallisait sur lui la peur collective à chaque fois qu’elle était excitée, il l’attirait à lui, lui faisait écho, comme s’il portait la même fréquence vibratoire anxiogène dans laquelle elle se reconnaissait. Et d’autre part, parce qu’il affichait la posture d’un soldat de lumière, d’un combattant de l’ordre et d’un destructeur du chaos, il était celui qui s’offrait à prendre en charge cette même peur collective afin de lui tordre le cou. Son autorité de fer cinglante, elle-même terrifiante, chassait alors la terreur par la terreur, livrant à la foule le spectacle d’un exorcisme sauvage dans lequel son angoisse finissait toujours par se résorber, lui offrant ainsi une courte accalmie avant de la faire renaître du foyer encore chaud de ses propres cendres.

ange de lumière ungernUngern était à la fois le fléau de la peur collective et son remède. Il allumait d’insignifiants feux de brousse, un attentat par-ci, une alerte à la bombe par-là, quelques poignées de microbes dans les conduites d’aération, incidents minuscules que sa loge amplifiait, ressassait, créant une atmosphère menaçante que la rumeur cubique reprenait, amplifiait et ressassait à son tour, de telle sorte que les loges concurrentes ne pouvaient plus que relayer cette menace fantôme qui était sur toutes les lèvres en y ajoutant leurs propres révélations exclusives. Ensuite, lorsque la paranoïa atteignait son niveau d’aveuglement critique, la loge d’Ungern, la plus fiable pour avoir été la première à révéler la menace, était également la première à trouver les coupables, pauvres boucs émissaires de son cru, qu’elle châtiait aussitôt avec sa propre milice, en y mettant toute la sauvagerie et la cruauté que réclamait l’angoisse des spectateurs agglutinés sur ses images. Et désormais il ne s’agissait plus de quelques sadiques en mal d’extrême violence, mais du peuple qui se précipitait sur les nouvelles du jour pour assister en direct à la destruction de la menace. Dès lors un très large public se rassemblait autour de sa loge où dans une espèce de communion les gens les plus divers célébraient leur délivrance mutuelle en jouissant des tourments infligés aux coupables, jusqu’aux enfants qui après avoir enduré des semaines de cauchemar, d’accès de panique, de crampes d’estomac se régalaient eux aussi des cris de douleur que poussaient les méchants, ces maudits diables qui n’avaient que ce qu’ils méritaient pour tous les maux qu’ils leur avaient fait subir.

Le procédé n’avait rien de nouveau, il était même éculé, seulement nul ne le maîtrisait comme Ungern. Lui seul était capable de sentir les mouvements de la bête humaine comme si elle remuait dans ses propres entrailles, lui seul savait lui jeter la pitance qu’elle réclamait juste au moment où elle ouvrait sa gueule monstrueuse pour se repaître de souffrance, et son audience croissait toujours en conséquence.

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3/[peur ; manipulation ; foule]

4/[peur ; peur imaginaire et réelle ; maître intérieur]

5/[peur ; maladie ; élite]


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