frontière séparatrice (4)

4/[frontière séparatrice ; blanchiment de mauvaise conscience ; phobie des maladies]

Cependant, rien ne devait davantage favoriser leur pratique du blanchiment de mauvaise conscience que l’avènement de l’ère de la Communication où elle allait connaître un essor sans précédent en devenant une institution en soi, un passage obligé et incontournable. Toutes les grandes puissances y recouraient systématiquement pour blanchir leur image. Si dans l’ombre un empire industriel dévastait particulièrement l’environnement vital de la planète, dans la lumière il communiquait en priorité sur les organisations de sauvegarde et de protection de la nature qu’il mettait en œuvre. Si dans l’ombre un autre empire marchand réduisait à la famine des populations entières, dans la lumière il communiquait en priorité sur l’aide alimentaire qu’il apportait aux indigents. Le domaine où ils étaient les plus nocifs devenait automatiquement le domaine où ils étaient les plus vertueux, c’est-à-dire le domaine où ils investissaient le plus en communication, non pas pour être moins nocifs, mais uniquement pour recouvrir l’image négative de leur nocivité d’une épaisse couche de vertu afin qu’elle ne puisse pas remonter jusqu’à la surface du cube. Et l’élite qui gouvernait ces empires y trouvait alors doublement son compte. Car pendant qu’elle confiait à des légions de communicants le soin de bâtir les images glorieuses de ses entreprises afin d’assurer leur prospérité dans le cube, elle se réfugiait, se focalisait, s’identifiait totalement à ces images positives qui la rassasiaient de bonne conscience, faisant d’une pierre deux coups. Le miroir du cube lui renvoyant un visage d’elle-même si noble, si généreux, si dévoué à l’humanité, elle n’avait plus qu’à se contempler en lui pour se sentir propulsée dans la lumière du bon côté, tandis que simultanément elle rejetait, repoussait, refoulait dans les ténèbres du mauvais côté toutes les horreurs dont ses entreprises étaient responsables, les effaçant de la surface de sa conscience comme le cube les effaçait de sa surface au point qu’elles cessaient aussi bien d’exister à ses propres yeux.

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Grâce à ce procédé, les membres de l’élite réussissaient le tour de force de se convaincre que le mal qu’ils répandaient dans le monde était l’inévitable prix à payer pour le bien supérieur qu’ils servaient en grand seigneur. Mais malheureusement pour eux, l’illusion rassurante n’agissait guère qu’à la surface de leur être. En même temps qu’elle endormait leur mauvaise conscience, elle transformait la profondeur de leur être en dépotoir du mauvais côté où tout n’était plus que ténèbres menaçantes et absurde montée d’angoisse auxquelles ils ne pouvaient échapper qu’en se cramponnant à la superficialité de leur image publique. Loin de leur être bénéfique, leur blanchiment de mauvaise conscience ne faisait que les piéger en les enfonçant encore plus profondément dans l’inconscience, avec pour résultat de les scinder en deux états d’être encore plus violemment en répulsion l’un contre l’autre. En enfouissant la menace obscure du châtiment dans la profondeur de leur être, ils installaient en réalité le châtiment au cœur même de leur existence en devenant leur pire ennemi. Ils se condamnaient à vivre dans la peur continuelle d’eux-mêmes, dans cette phobie des maladies et de tout ce qui menaçait de jaillir de ce corps incontrôlable qui n’était autre que le réceptacle et le messager obscur de la profondeur de leur être. Car c’était bien là, dans le fond obscur du mauvais côté de leur être, ce mauvais côté refoulé, nié et interdit de regard, qu’attendait l’ennemi pour les attaquer en déclenchant leurs maladies absurdes, leurs crises d’angoisse et de démence absurdes, leur fureur et destruction contre eux-mêmes absurdes, tout ce mal-être absurde qu’ils devaient taire et cacher honteusement parce qu’il n’avait pas sa place dans la splendeur jouissive de leur caste. Et ceci constituait l’ultime répercussion intérieure de la gigantesque frontière séparatrice qu’ils imposaient à l’extérieur. Car par un implacable effet de miroir c’était aussi bien là, dans ce même fond refoulé du mauvais côté de leur être que se condensait le reste du monde qui subissait les exactions de leur insatiable accumulation de richesse au service de leur seule jouissance, c’était là, tapis dans l’ombre d’eux-mêmes, que des millions de misérables affamés et suppliciés par leur prédation sans fin les attendaient pour leur infliger le châtiment de leur juste vengeance.

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5/[frontière séparatrice ; sécurité et salut de l’attention]

6/[frontière séparatrice ; riches ; manque ; déséquilibre ; mal-être de l’élite]


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