Croquants (9)

9/[croquants ; divertissement ; artistes corrompus ; propagande ; communication hégémonique]

― Au commencement de cette ère nouvelle, tous se réjouissaient de ce qu’elle ouvrait le monde de l’art et de la culture au plus grand nombre, convaincus qu’ils étaient qu’en permettant à chaque citoyen de la planète d’y accéder grâce à sa diffusion universelle, la majorité des humains se mettraient à se cultiver pour leur plus grande élévation commune… Au lieu de quoi, ils se sont mis à convertir la culture en divertissement, au point de lui faire perdre tout son sens en les assimilant l’un à l’autre sous forme de divertissement culturel ou de culture du divertissement… La culture du divertissement! Entendez-vous ça! Comme si la culture était faite pour se distraire et comme si la distraction cultivait!… … À partir de là, toutes les expressions artistiques ont dû se soumettre aux codes du divertissement pour survivre dans le cube. Et depuis lors, seuls les artistes doués pour ce jeu-là accèdent à la reconnaissance publique […]

… C’est ainsi qu’a fleuri toute une faune d’artistes huppés se plaisant à afficher des postures de rebelles, d’originaux, d’anticonformistes, des artistes qui pour mieux masquer leur corruption sont devenus de véritables caricatures d’eux-mêmes se montrant toujours prompts à dénoncer les crimes, à s’indigner contre les injustices, à défendre les libertés, aussi bien qu’à s’enflammer au nom de l’amour de l’humanité, mais ils se sont mis à le faire exactement à la manière des croquants qui se sont emparés des plus nobles sentiments humains pour servir leurs fins mercantiles. Car bien évidemment, tout comme les croquants, leurs divertissements ont besoin de puiser dans un vivier émotionnel touchant toute la palette des cordes sensibles de l’humanité pour être efficaces. On ne s’étonnera donc pas d’y trouver le sempiternel combat du bien contre le mal où ces artistes exaltent des personnages héroïques protégeant les faibles et les opprimés, des personnages pétris d’humanité s’offrant en sacrifice pour faire triompher les justes causes, et ainsi de suite, mais tout comme pour les croquants, ce ne sont là rien de plus que des ingrédients émotionnels entrant dans la composition de simples produits de divertissement, des ingrédients purement utilitaires vidés de toute substance réelle qu’ils manipulent en les déconnectant de toute implication réelle… Et il est impératif qu’ils les tiennent à l’écart de cette connexion, vedette de cinéma posant pour une pub de caféimpératif qu’ils ne franchissent pas la frontière de l’implication réelle, car une fois de plus, tout cela doit demeurer de la nourriture pour l’inconscience humaine!… … Étant donné que les produits de divertissement sont d’abord conçus pour servir d’ancrage aux croquants, il leur revient d’entretenir l’état d’engourdissement des consciences favorisant leur imprégnation, une tâche qui nécessite qu’ils soient consommés assidûment à travers une addiction que les artistes les plus doués pour le divertissement n’ont aucun mal à établir puisque ce sont les mêmes que l’on va payer à prix d’or pour concevoir les croquants les plus redoutables! Quant aux peuples asservis par ces maîtres du divertissement, loin de s’en plaindre, ils y trouvent tout autant leur compte!…

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