Croquants (3)

3/[croquant ; religion de la croissance (âme)]

Jusqu’ici la demande avait été supérieure à l’offre, une offre qui répondait principalement aux besoins de base dont manquaient les peuples accédant à la prospérité. Mais une fois ces besoins satisfaits, qu’ils se trouvaient tous équipés des biens utiles qui leur facilitaient l’existence, ils n’avaient plus de motivation pour continuer d’acheter. Comme il ne pouvait être question de limiter la production aux besoins réels des populations, et que cette production ne cessait de grossir, l’offre était devenue maintenant largement supérieure à la demande. Pour s’en sortir, il fallait qu’ils trouvent le moyen de vendre une offre superflue que personne ne désirait. C’était la seule réponse possible, la seule issue possible pour la religion de la croissance.

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De là datait l’émergence de la redoutable industrie des croquants. Sa mission consistait à injecter du désir dans les produits de manière à créer de nouveaux besoins que les foules n’éprouvaient pas jusque-là, ce qui les inciterait à les consommer en masse dès lors qu’elle réussirait à leur rendre indispensable ce qui ne l’était pas. Le succès ne tarda pas à se manifester, un succès stupéfiant qui ne devait jamais faiblir au cours des âges. L’industrie des croquants, nouveau fer de lance de la marche en avant triomphante de la production illimitée, l’accompagnait désormais comme son ombre en suivant le même développement inexorable où elle envahissait peu à peu le paysage mental de l’humanité en s’imposant dans tous les aspects de son existence. Puis, tandis qu’elle s’acquittait de sa mission de base en poussant bêtement à la consommation, il apparut bientôt qu’elle commençait à remplir un rôle bien plus fondamental. Ce qui manquait encore à la religion de la croissance pour pouvoir rassembler ses adeptes et convertir les peuples à sa bonne parole, c’était d’avoir une âme. Et voilà que sans l’avoir prémédité, comme une heureuse surprise l’industrie naissante des croquants la lui apportait sur un plateau : elle serait son âme, l’âme resplendissante de la religion de la croissance.

Pendant qu’en surface les croquants investissaient les produits de valeurs fantasmatiques attrayantes, ils travaillaient à l’arrière-plan, de manière souterraine, à coloniser les consciences en les conditionnant pas à pas au culte de la croissance. Aucune intention préalable n’était nécessaire, le conditionnement se mettait en place automatiquement et cela quelles que soient les manœuvres employées pour promouvoir tel ou tel produit, parce que ces manœuvres opéraient toutes à partir d’un même fond de manipulation commune. Il s’agissait de se focaliser sur les prédispositions naturellement présentes en l’homme qui favorisaient les conduites de consommation intempestives en les stimulant, les revendiquant et les valorisant en leur donnant toute la place, opération qui contribuait par là même à bannir celles qui ne les favorisaient pas en les ignorant complètement. Ainsi des qualités humaines précieuses telles que le contentement, la simplicité, la modération, ou encore le partage, l’entraide collective, la solidarité, perdaient graduellement de leur attrait et de leur consistance dans la mesure où elles entravaient les ambitions du monde marchand, alors qu’à l’inverse des comportements qui jusque-là étaient plutôt considérés comme des défauts, voire des pathologies, mais qui constituaient de formidables vecteurs d’achats occupaient de plus en plus le devant de la scène en se transformant graduellement en vertus incontournables. Et en l’espace d’à peine six ou sept décennies de ce traitement-là, l’industrie des croquants ayant fini de conquérir toute la planète et toutes les consciences, des prédispositions déséquilibrées telles que l’insatisfaction chronique, l’avidité, la boulimie, le manque dévorant et l’appétit insatiable, associés à l’égocentrisme primaire, l’obsession de sa personne et l’adoration narcissique, le tout porté par l’impatience, l’impulsivité, l’urgence à assouvir ses caprices et l’exigence de jouissance immédiate, ces prédispositions ordinairement présentes en l’homme mais qui au départ étaient tout à fait mineures avaient été si bien louées, glorifiées, alimentées et exacerbées qu’elles allaient devenir le trait dominant constitutif de toute la société humaine.

centre commercial

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Ne pas se satisfaire de ce que l’on avait ni de ce que l’on était mais vouloir toujours plus afin d’être toujours plus puissant, plus beau et plus valorisé, et être prêt à travailler dur pour cela, à travailler toujours plus pour gagner toujours plus afin de pouvoir communier avec l’âme resplendissante des croquants en s’appropriant les produits qu’elle incarnait et qui rapprochaient toujours plus du paradis de la consommation, tels étaient désormais la norme des comportements humains et le principal critère de leur sociabilité. La religion de la croissance avait gagné : tous claironnaient le credo du toujours plus, l’humanité entière s’était convertie au culte de la puissance illimitée que lui promettait sa croissance productive illimitée. Et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les marchandises s’écoulaient, les usines tournaient à plein régime, générant un surcroît d’activité économique qui permettait de rémunérer et d’accroître la masse des travailleurs appelés à consommer les marchandises. De la sorte la quantité de marchandises à écouler augmentait mécaniquement, ce qui augmentait la capacité productive des usines, augmentait l’activité économique qui à son tour augmentait la masse des travailleurs appelés à consommer les marchandises, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Qui plus est, le peuple s’y retrouvait largement en prenant de plus en plus de plaisir à consommer. Constamment sollicité, cajolé, alléché par l’omniprésence des croquants qui mettaient de la couleur dans sa vie, de la gaieté, du rire, de l’originalité, du dynamisme, de l’énergie, il raffolait des grands temples de la consommation où il se rendait en masse pour y assouvir sa passion. Là l’attendait une surabondance de produits que les croquants avaient imprégnés de tant d’affects désirés, amour, beauté, jeunesse, volupté, félicité, santé, succès, sécurité, protection, paix, joie, harmonie, plénitude, puissance, que la simple envie de les posséder lui procurait déjà la sensation qu’ils sauraient combler tous ses manques et le soulager de ses moindres soucis. Alors le peuple communiait à la fête permanente de la consommation. Il se pliait à des rituels euphorisants, allant de la course trépidante aux bonnes affaires à la recherche de l’exclusivité valorisante, en passant par les modes les plus éphémères qu’il adoptait à chaque fois avec engouement. Toujours il était avide des dernières nouveautés à ne pas rater, toujours il était dans l’attente fébrile de pouvoir se procurer un nouveau produit encore plus puissant, plus performant, plus innovant que le précédent, et son exigence du meilleur tirait vers le haut tous les domaines de la production humaine. Grâce à elle, grâce à son refus salutaire de se contenter de ce qu’il possédait déjà, il stimulait constamment le zèle et l’inventivité de la collectivité qui lui préparait les prochaines marchandises à consommer, des marchandises inédites, originales, révolutionnaires qui lui deviendraient très vite indispensables parce qu’elles portaient le visage triomphant du progrès incessant de la science devant lequel il se prosternait avec toujours plus d’extase. Mais aussi et surtout grâce à elle, grâce à sa volonté de rester à la pointe du progrès pour ne pas se voir dégradé, déprécié, dévalorisé s’il ne suivait pas le train haletant de la croissance, le peuple instaurait un mouvement de renouvellement perpétuel de la production qui évitait tout étranglement de son écoulement, un mouvement en accélération constante qui l’invitait à se débarrasser toujours plus vite des vieilleries démodées et dépassées afin de faire place aux dernières nouveautés en vogue dont l’acquisition l’excitait, l’amusait, le divertissait durant le temps de leur première fraîcheur avant qu’elles ne vieillissent et se démodent à leur tour pour être remplacées par les suivantes.

 

Derrière ce tableau idyllique se cachaient tout de même un certain nombre de points noirs assez alarmants, mais la religion de la croissance les ignorait complaisamment, comme s’ils offensaient la ferveur désormais unanime dont elle était l’objet. Un premier point noir qu’il était pourtant difficile d’évacuer d’un revers de main tant il était lourd de conséquences concernait l’emprise des croquants, une emprise dont le gros défaut était qu’elle atteignait indistinctement toutes les couches de la société. Or leur dynamique euphorisante fondée sur la réponse fantasmatique au manque artificiel qu’ils instillaient ne fonctionnait que pour ceux qui avaient les moyens de consommer. Les autres, les indigents, écopaient eux seulement du manque, un manque qui les rongeait d’autant plus qu’ils n’avaient pas le moindre accès au remède salvateur dont les riches jouissaient ostensiblement devant eux. Et d’être ainsi exclus de la grande fête de la consommation, de se voir rabaissés plus bas que terre par les croquants, méprisés, ramenés à la plus totale insignifiance aussi longtemps qu’ils ne pourraient pas s’approprier les produits prestigieux auxquelsJeunes délinquants saccageant un magasin s’identifier pour se revaloriser, c’était une violence terrible qu’on leur infligeait et qu’ils ressentaient chaque jour un peu plus fort. Alors en réponse à la violence symbolique qu’ils subissaient en permanence, ils allaient eux aussi s’armer de violence. La délinquance explosa, une délinquance massive, sans précédent. Plus ils étaient jeunes, plus ils étaient vulnérables aux croquants, et plus ils devenaient violents. Prostitution, vol, trafic, racket, saccage, pillage, toutes les formes de criminalité étaient bonnes à prendre pourvu qu’ils puissent avoir leur place au paradis de la consommation en s’affublant des oripeaux du respect qu’on leur refusait. À cela s’ajoutait un autre point noir inhérent aux croquants qui renforçait directement le premier mais qui lui était bien plus subtil, bien plus difficile à déceler parce qu’il s’insinuait de façon dormante en prenant tout son temps. Il s’agissait de la lente, insidieuse et profonde corruption qu’ils semaient dans les consciences à travers une injonction cachée qui émanait de leur constitution même. Le fait que d’une part le fond d’activité des croquants reposait sur le mensonge, la manipulation, la séduction trompeuse, avec dans tous les cas une volonté d’exploiter autrui à leurs fins intéressées, et que d’autre part ils étaient l’incarnation du succès et de la réussite qui ressortaient non seulement du brillant qu’ils affichaient mais aussi de ce qu’ils occupaient les meilleures places, qu’on les trouvait toujours à la place d’honneur dans la cité des hommes, cette association induisait inévitablement une sourde légitimation de l’acte véreux puisqu’il était gage d’une réussite honorée par la collectivité. Comme si chaque croquant soufflait secrètement à l’oreille de ses proies dociles : toi aussi mens, trompe, manipule, exploite autrui à tes propres fins, et tout comme moi tu auras droit au paradis clinquant de la consommation, alors même que l’injonction était trop subtile pour être reconnue consciemment, l’inconscient collectif, lui, l’assimilait d’autant mieux dans ses profondeurs dormantes où il commençait à se façonner, à se structurer sur elle. Mais comment dénoncer la nuisance rampante de l’industrie des croquants, la première des corruptrices, quand elle devenait en même temps la plus vertueuse des servantes de l’humanité, puisqu’en poussant à la consommation, elle était porteuse de croissance, source de tous les bienfaits ?

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4/[croquants ; fin du travail ; empire industriel ; négativité humaine ; ruine]

5/[croquants ; culture des 4 richesses ; richesse fantasmatique]

6/[croquants ; société de la croissance ; société de la fin du travail ; économie]

7/[croquants ; misère]

8/[croquants ; attention (économie de l’)]

9/[croquants ; divertissement ; artistes corrompus ; propagande ; communication hégémonique]

 


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