Attention (5)

5/[attention ; divertissement ; inconscience, oeuvres]

endormi devant un écran vide

abrutissement télé

Pour bien le comprendre, il suffit de ne pas perdre de vue que le principal asservissement de l’humanité réside désormais dans la capture de son attention, et comme la puissance de cette capture ne peut qu’augmenter avec la puissance de Mongo, chaque mutation supérieure la dote de moyens accrus de produire des divertissements toujours plus élaborés, toujours plus captivants et irrésistibles qui envahissent la conscience d’une humanité déjà conquise pour la faire sombrer plus profondément encore… Plus les humains sont abreuvés de divertissements, plus ils ont faim d’excitations extérieures dont leur attention devient dépendante pour se stimuler, et par conséquent plus leur attention est passive, engourdie, moins elle est capable de se mouvoir de sa propre force, moins elle répond à leur volonté… Si la prison alléchante du divertissement est un tel fléau pour la conscience humaine, c’est parce qu’elle la rend de moins en moins apte à fournir un effort d’attention, de moins en moins apte à diriger et fixer durablement son attention de sa propre volonté, et plus cette faculté s’amenuise en elle, plus il lui devient difficile et laborieux de s’appliquer à une tâche, un apprentissage ou un simple problème à résoudre. La déficience frappe à différents degrés toutes les consciences captives. Elle débute dès le plus jeune âge avec des enfants incapables de poser leur attention qui sont si agités qu’ils ne trouvent d’apaisement provisoire qu’en figeant leur attention dans la puissance du divertissement. De la sorte, ils intègrent un réflexe d’évasion du contact angoissant et déprimant de la réalité qui se poursuit à l’âge adulte pour s’achever dans le sommeil végétatif de la sénilité par une déconnexion de toute sensation douloureuse entretenue par un flot ininterrompu d’images… Ce à quoi on assiste en réalité avec la montée en puissance de la capture de l’attention alimentée par des divertissements toujours plus intenses, c’est à une perte d’attention à l’échelle planétaire, un véritable effondrement de la capacité d’attention de l’humanité tout entière. Voilà comment la prolifération des œuvres de l’inconscience dans le monde de la Communication accélère l’extinction de la lumière de la conscience, la domination de l’une entraînant inévitablement l’affaiblissement de l’autre… Et comment cela se traduit-il concrètement ?

Le Dicteur s’assombrit :

― Je vous ai montré hier un échantillon des œuvres magnifiques présentes dans le cube qui ne sont pas des divertissements. Ces œuvres de lumière font partie du patrimoine de la conscience de l’humanité, elles sont également innombrables dans le cube et accessibles gratuitement pour tous les humains, et pourtant vous avez pu voir leur audimètre misérable, presque personne ne les regarde!… … Pourquoi ? Pourquoi ? questionna-t-il d’une voix soudain tendue par une pointe d’exaspération.

Carlos le considéra avec une moue pensive. La réponse, le Dicteur la leur avait déjà donnée à ce moment-là en leur expliquant que l’état d’inconscience cherche à se nourrir d’une nourriture qui lui est semblable et répugne par conséquent aux œuvres de lumière qu’il trouve indigestes ou menaçantes. Tout était dit dans cette formule, mais à présent elle lui faisait mesurer à quel point sa compréhension avait mûri depuis lors, devenant encore plus claire et explicite. Il répondit :

peinture d'un archange

conscience éveillée

― Les œuvres de distraction sont recherchées pour s’endormir, pour échapper à soi-même, à ses problèmes et au contact avec la réalité, alors que c’est tout le contraire avec les œuvres de conscience qui sont recherchées pour s’éveiller, pour entrer en contact avec soi-même et avec la réalité, ce qui revient à accepter d’affronter ses problèmes pour les résoudre… Les œuvres de distraction sont des prisons qui nous enferment dans la facilité et la passivité parce qu’elles nous transportent avec des sensations qui viennent uniquement de l’extérieur, ce qui fait qu’on n’a rien d’autre à faire qu’à les avaler et pourtant elles ne nous nourrissent pas, c’est plutôt nous qui les nourrissons parce qu’elles mangent notre conscience en mangeant le pouvoir de notre attention… Alors que les œuvres de conscience font exactement le contraire, elles nous donnent et nous nourrissent vraiment, parce qu’elles ne veulent pas nous capturer mais nous libérer, mais pour ça il faut aller à leur rencontre en se servant du pouvoir de notre attention, en faisant un effort d’attention et en leur donnant toute notre attention…

Carlos s’arrêta un instant sur ce qu’il venait de dire, puis il acquiesça gravement :

― … Et si l’humanité perd sa capacité d’attention dans le divertissement, même les œuvres de lumière les plus magnifiques ne peuvent plus la toucher parce qu’elle n’a plus assez d’attention pour s’ouvrir à elles, plus assez d’attention pour pouvoir entrer en contact avec leur beauté, pour ressentir et recevoir les merveilles qu’elles renferment… C’est pour ça qu’on arrive à cette aberration où les plus belles œuvres qui remplissent le cube qui normalement devraient attirer la plus forte attention ne font pas d’audimètre, et si elles ne font pas d’audimètre, toutes ces œuvres qui sont la vraie richesse de l’humanité n’ont plus qu’à s’éteindre…

― Oui, elles n’ont plus qu’à s’éteindre! s’emporta le Dicteur. Voilà où aboutit l’ère de la Communication, à un sommet de régression!

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6/[attention ; audimètre ; révolution ; audicratie]


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