Attention (2)

2/[attention ; conscience ; inconscience ; divertissement ; artistes corrompus]

Plus les humains sont abreuvés de divertissements, plus ils ont faim d’excitations extérieures dont leur attention devient dépendante pour se stimuler, et par conséquent plus leur attention est passive, engourdie, moins elle est capable de se mouvoir de sa propre force, moins elle répond à leur volonté… Si la prison alléchante du divertissement est un tel fléau pour la conscience humaine, c’est parce qu’elle la rend de moins en moins apte à fournir un effort d’attention, de moins en moins apte à diriger et fixer durablement son attention de sa propre volonté, et plus cette faculté s’amenuise en elle, plus il lui devient difficile et laborieux de s’appliquer à une tâche, un apprentissage ou un simple problème à résoudre. La déficience frappe à différents degrés toutes les consciences captives. Elle débute dès le plus jeune âge avec des enfants incapables de poser leur attention qui sont si agités qu’ils ne trouvent d’apaisement provisoire qu’en figeant leur attention dans la puissance du divertissement. De la sorte, ils intègrent un réflexe d’évasion du contact angoissant et déprimant de la réalité qui se poursuit à l’âge adulte pour s’achever dans le sommeil végétatif de la sénilité par une déconnexion de toute sensation douloureuse entretenue par un flot ininterrompu d’images… Ce à quoi on assiste en réalité avec la montée en puissance de la capture de l’attention alimentée par des divertissements toujours plus intenses, c’est à une perte d’attention à l’échelle planétaire, un véritable effondrement de la capacité d’attention de l’humanité tout entière. Voilà comment la prolifération des œuvres de l’inconscience dans le monde de la Communication accélère l’extinction de la lumière de la conscience, la domination de l’une entraînant inévitablement l’affaiblissement de l’autre… Et comment cela se traduit-il concrètement ?

femme sans visage flottant dans l'eau

lavage de cerveau

Le Dicteur s’assombrit :

― Je vous ai montré hier un échantillon des œuvres magnifiques présentes dans le cube qui ne sont pas des divertissements. Ces œuvres de lumière font partie du patrimoine de la conscience de l’humanité, elles sont également innombrables dans le cube et accessibles gratuitement pour tous les humains, et pourtant vous avez pu voir leur audimètre misérable, presque personne ne les regarde!… … Pourquoi ? Pourquoi ? questionna-t-il d’une voix soudain tendue par une pointe d’exaspération.

Carlos le considéra avec une moue pensive. La réponse, le Dicteur la leur avait déjà donnée à ce moment-là en leur expliquant que l’état d’inconscience cherche à se nourrir d’une nourriture qui lui est semblable et répugne par conséquent aux œuvres de lumière qu’il trouve indigestes ou menaçantes. Tout était dit dans cette formule, mais à présent elle lui faisait mesurer à quel point sa compréhension avait mûri depuis lors, devenant encore plus claire et explicite. Il répondit :

― Les œuvres de distraction sont recherchées pour s’endormir, pour échapper à soi-même, à ses problèmes et au contact avec la réalité, alors que c’est tout le contraire avec les œuvres de conscience qui sont recherchées pour s’éveiller, pour entrer en contact avec soi-même et avec la réalité, ce qui revient à accepter d’affronter ses problèmes pour les résoudre… Les œuvres de distraction sont des prisons qui nous enferment dans la facilité et la passivité parce qu’elles nous transportent avec des sensations qui viennent uniquement de l’extérieur, ce qui fait qu’on n’a rien d’autre à faire qu’à les avaler et pourtant elles ne nous nourrissent pas, c’est plutôt nous qui les nourrissons parce qu’elles mangent notre conscience en mangeant le pouvoir de notre attention… Alors que les œuvres de conscience font exactement le contraire, elles nous donnent et nous nourrissent vraiment, parce qu’elles ne veulent pas nous capturer mais nous libérer, mais pour ça il faut aller à leur rencontre en se servant du pouvoir de notre attention, en faisant un effort d’attention et en leur donnant toute notre attention…

Carlos s’arrêta un instant sur ce qu’il venait de dire, puis il acquiesça gravement :

― … Et si l’humanité perd sa capacité d’attention dans le divertissement, même les œuvres de lumière les plus magnifiques ne peuvent plus la toucher parce qu’elle n’a plus assez d’attention pour s’ouvrir à elles, plus assez d’attention pour pouvoir entrer en contact avec leur beauté, pour ressentir et recevoir les merveilles qu’elles renferment… C’est pour ça qu’on arrive à cette aberration où les plus belles œuvres qui remplissent le cube qui normalement devraient attirer la plus forte attention ne font pas d’audimètre, et si elles ne font pas d’audimètre, toutes ces œuvres qui sont la vraie richesse de l’humanité n’ont plus qu’à s’éteindre…

artiste amateur peignant grossièrement une femme

dégradation de l’art

― Oui, elles n’ont plus qu’à s’éteindre! s’emporta le Dicteur. Voilà où aboutit l’ère de la Communication, à un sommet de régression!

Il aspira une grande bouffée d’air pour se calmer, et il reprit aussitôt :

― Au commencement de cette ère nouvelle, tous se réjouissaient de ce qu’elle ouvrait le monde de l’art et de la culture au plus grand nombre, convaincus qu’ils étaient qu’en permettant à chaque citoyen de la planète d’y accéder grâce à sa diffusion universelle, la majorité des humains se mettraient à se cultiver pour leur plus grande élévation commune… Au lieu de quoi, ils se sont mis à convertir la culture en divertissement, au point de lui faire perdre tout son sens en les assimilant l’un à l’autre sous forme de divertissement culturel ou de culture du divertissement… La culture du divertissement! Entendez-vous ça! Comme si la culture était faite pour se distraire et comme si la distraction cultivait!… … À partir de là, toutes les expressions artistiques ont dû se soumettre aux codes du divertissement pour survivre dans le cube. Et depuis lors, seuls les artistes doués pour ce jeu-là accèdent à la reconnaissance publique, les loges les accueillant à bras ouverts quand elles ne les fabriquent pas de toutes pièces grâce à la magie du cube qui encense les plus célèbres d’entre eux en les assimilant aux meilleurs, alors qu’ils sont seulement les plus divertissants, c’est-à-dire ceux qui savent le mieux capturer l’attention! Puis comme ce talent-là fait le jeu des puissances régnantes en même temps qu’il enrichit grassement ces artistes, l’accession à la célébrité les range automatiquement à leurs côtés où plus rien de ce qu’ils sont susceptibles d’exprimer ne risque de les déranger, leur production se complaisant au contraire à les conforter et les justifier pour partager désormais les mêmes intérêts! Tout cela parce que l’art soumis au divertissement est un art soumis au profit, que l’art soumis au profit est un art soumis au pouvoir, et que l’art soumis au pouvoir est un art corrompu!…

tête du jocker

artiste corrompu

… C’est ainsi qu’a fleuri toute une faune d’artistes huppés se plaisant à afficher des postures de rebelles, d’originaux, d’anticonformistes, des artistes qui pour mieux masquer leur corruption sont devenus de véritables caricatures d’eux-mêmes se montrant toujours prompts à dénoncer les crimes, à s’indigner contre les injustices, à défendre les libertés, aussi bien qu’à s’enflammer au nom de l’amour de l’humanité, mais ils se sont mis à le faire exactement à la manière des croquants qui se sont emparés des plus nobles sentiments humains pour servir leurs fins mercantiles. Car bien évidemment, tout comme les croquants, leurs divertissements ont besoin de puiser dans un vivier émotionnel touchant toute la palette des cordes sensibles de l’humanité pour être efficaces. On ne s’étonnera donc pas d’y trouver le sempiternel combat du bien contre le mal où ces artistes exaltent des personnages héroïques protégeant les faibles et les opprimés, des personnages pétris d’humanité s’offrant en sacrifice pour faire triompher les justes causes, et ainsi de suite, mais tout comme pour les croquants, ce ne sont là rien de plus que des ingrédients émotionnels entrant dans la composition de simples produits de divertissement, des ingrédients purement utilitaires vidés de toute substance réelle qu’ils manipulent en les déconnectant de toute implication réelle… Et il est impératif qu’ils les tiennent à l’écart de cette connexion, impératif qu’ils ne franchissent pas la frontière de l’implication réelle, car une fois de plus, tout cela doit demeurer de la nourriture pour l’inconscience humaine!…

 

… Étant donné que les produits de divertissement sont d’abord conçus pour servir d’ancrage aux croquants, il leur revient d’entretenir l’état d’engourdissement des consciences favorisant leur imprégnation, une tâche qui nécessite qu’ils soient consommés assidûment à travers une addiction que les artistes les plus doués pour le divertissement n’ont aucun mal à établir puisque ce sont les mêmes que l’on va payer à prix d’or pour concevoir les croquants les plus redoutables! Quant aux peuples asservis par ces maîtres du divertissement, loin de s’en plaindre, ils y trouvent tout autant leur compte!… C’est qu’en leur permettant de s’identifier aux héros positifs qui les font s’émouvoir aux larmes devant les injustices, ils leur offrent une bonne conscience à moindres frais qui les rassure en les situant dans le bon camp, le camp de la lumière du bien dont ils se sentent investis sans que cela porte à conséquence, puisque cette identification ne les incite en rien à se tourner vers les vraies injustices du monde réel qui les contraindraient à faire face à leur inertie en les appelant à un engagement réel leur coûtant des efforts et des sacrifices réels! Et c’est bien pour éviter que leur sommeil confortable ne soit perturbé qu’ils se dirigent d’eux-mêmes vers ces produits de divertissementhomme devant un écran de télé brouillé dont le contenu inoffensif est aussitôt évacué par la consommation des suivants, des produits recherchés pour l’intensité de vie factice qu’ils leur procurent sur le moment même, mais qui ne doivent en aucune façon provoquer le réveil douloureux du contact avec la réalité en les conduisant à une prise de conscience réelle!… Et pendant que les peuples s’abreuvent en masse à ces produits hauts en couleur qui ne prétendent à rien d’autre qu’à les divertir, pendant qu’ils communient à travers eux aux plus nobles sentiments humains juste pour jouir du frisson émotionnel réconfortant qu’ils leur apportent, pendant qu’ils prennent fait et cause pour les justiciers en se projetant avec eux dans le combat contre tous les maux et les crimes perpétrés dans des mondes imaginaires, ils se soumettent passivement à la profusion de maux et de crimes réels perpétrés dans le monde réel! Et ils s’y soumettent d’autant mieux qu’ils s’évertuent à les ignorer et à les fuir en se réfugiant dans l’héroïsme sans danger des combats imaginaires! Et comme cette profusion de maux et de crimes réels qu’ils fuient autant qu’ils les subissent sont essentiellement l’œuvre des puissances régnantes, étonnez-vous alors que le divertissement soit devenu leur arme maîtresse servant à masquer leurs exactions aux yeux des peuples tout en s’assurant leur contrôle et leur asservissement!…

… Et si encore cette arme se limitait à cela, mais entre leurs mains elle est aussi devenue la plus subtile et la plus aboutie des armes de propagande!… Songez un peu! Pendant que les peuples se délectent d’un déferlement ininterrompu de divertissements au contenu purement distrayant qui ne perturbe en rien les manœuvres des puissantes régnantes, le contenant de ces divertissements, leur support, leur habillage, leur arrière-plan incluant le comportement de base des personnages, leur apparence, leur vision de l’existence, leur réaction aux événements, leur rapport aux autres, leur mode de vie, tout cela distille en permanence les valeurs prônées par les puissances régnantes qui elles sont parfaitement assimilées par les peuples! Et comme ces valeurs leur sont néfastes, ils ne les assimilent pas consciemment mais à leur insu, exactement à la manière des croquants, puisqu’elles ne s’affichent pas dans le contenu central mais à l’arrière-plan, dans la trame même des divertissements qui les imprègne par-devers eux jour après jour, année après année en façonnant leur vision de la réalité!… Et quand vous détenez les moyens d’imposer aux peuples la vision d’une unique réalité qui reflète l’ordre de domination établi par les puissances régnantes, vous détenez l’arme de propagande ultime! Car la réalité n’ayant pas d’opposé, face à elle il n’existe ni alternative ni échappatoire! Car qui en dehors d’un fou pourrait songer à remettre en question l’unique réalité! Et aussi longtemps que les peuples continueront de percevoir dans l’exploitation qu’ils subissent l’expression d’une loi de la nature relevant de l’ordre implacable de la réalité, aucune mobilisation n’émergera jamais d’eux pour s’engager dans la folie de combattre l’unique réalité!…

œil de big brother composé d'une multitude de télés… Maintenant la grande question est qui commande, qui dirige cette arme de propagande ultime ? Serez-vous surpris d’apprendre que ce n’est personne en particulier, que nul ne la contrôle ?… Son atout majeur est qu’il n’y a pas de commandement central à sa tête, elle se déploie à partir de nulle part et partout à la fois sans obéir à des directives extérieures, et c’est bien ce qui la rend si efficace. Mais s’il n’y a personne pour la diriger, comment opère-t-elle au juste ?… D’abord comprenez bien que c’est le monde artistique vendu au divertissement qui est en possession de cette arme de propagande ultime. Or ce monde de célébrités, le seul visible dans les loges, est spontanément dévoué aux valeurs défendues par la caste richissime des profiteurs du seul fait de partager leur mode d’existence privilégiée. C’est donc tout aussi spontanément qu’il va instiller leurs valeurs dans sa production de divertissements, et qu’il va les instiller d’autant plus efficacement qu’il ne reçoit pas d’ordre venu d’en haut mais ne fait qu’obéir à lui-même, à sa propre soif de profit et de pouvoir qui est plus que suffisante pour les propager en profondeur!… On aboutit alors à une situation où pas plus que les peuples ne sont conscients de la propagande qui les imprègne à travers leur consommation addictive de divertissements, pas davantage le monde artistique qui les sécrète en continu n’est conscient d’être l’instrument de cette propagande!… … Voilà où nous a conduits l’ère de la Communication en portant au pinacle le divertissement! Toutes les formes d’art et de culture n’ont cessé de régresser en se réduisant à de vulgaires produits de consommation, des produits marchands sans âme qui ont fini par corrompre toute l’humanité! Et cette corruption qui la gangrène fait désormais tellement partie de ses mœurs qu’elle en est devenue invisible, au point que plus personne n’est en mesure de la reconnaître pour ce qu’elle est! Ni les peuples qui se corrompent en cédant à l’attraction irrésistible des divertissements, faisant d’eux les complices inconscients des forces d’oppression, ni les artistes qui se corrompent en les produisant, faisant d’eux les artisans tout aussi inconscients de ces mêmes forces d’oppression!

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3/[attention ; conscience ; inconscience, forces d’oppression, artistes corrompus]

4/[attention ; audimètre ; richesse]

5/[attention ; divertissement ; inconscience, oeuvres]

6/[attention ; audimètre ; révolution ; audicratie]


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