Artistes (1)

1/[artistes corrompus ; attention (x2) ; audimètre, divertissement, inconscience]

― … Et si l’humanité perd sa capacité d’attention dans le divertissement, même les œuvres de lumière les plus magnifiques ne peuvent plus la toucher parce qu’elle n’a plus assez d’attention pour s’ouvrir à elles, plus assez d’attention pour pouvoir entrer en contact avec leur beauté, pour ressentir et recevoir les merveilles qu’elles renferment… C’est pour ça qu’on arrive à cette aberration où les plus belles œuvres qui remplissent le cube qui normalement devraient attirer la plus forte attention ne font pas d’audimètre, et si elles ne font pas d’audimètre, toutes ces œuvres qui sont la vraie richesse de l’humanité n’ont plus qu’à s’éteindre…

― Oui, elles n’ont plus qu’à s’éteindre! s’emporta le Dicteur. Voilà où aboutit l’ère de la Communication, à un sommet de régression!

sourire de la Joconde en Jocker

art corrompu

Il aspira une grande bouffée d’air pour se calmer, et il reprit aussitôt :

― Au commencement de cette ère nouvelle, tous se réjouissaient de ce qu’elle ouvrait le monde de l’art et de la culture au plus grand nombre, convaincus qu’ils étaient qu’en permettant à chaque citoyen de la planète d’y accéder grâce à sa diffusion universelle, la majorité des humains se mettraient à se cultiver pour leur plus grande élévation commune… Au lieu de quoi, ils se sont mis à convertir la culture en divertissement, au point de lui faire perdre tout son sens en les assimilant l’un à l’autre sous forme de divertissement culturel ou de culture du divertissement… La culture du divertissement! Entendez-vous ça! Comme si la culture était faite pour se distraire et comme si la distraction cultivait!… … À partir de là, toutes les expressions artistiques ont dû se soumettre aux codes du divertissement pour survivre dans le cube. Et depuis lors, seuls les artistes doués pour ce jeu-là accèdent à la reconnaissance publique, les loges les accueillant à bras ouverts quand elles ne les fabriquent pas de toutes pièces grâce à la magie du cube qui encense les plus célèbres d’entre eux en les assimilant aux meilleurs, alors qu’ils sont seulement les plus divertissants, c’est-à-dire ceux qui savent le mieux capturer l’attention! Puis comme ce talent-là fait le jeu des puissances régnantes en même temps qu’il enrichit grassement ces artistes, l’accession à la célébrité les range automatiquement à leurs côtés où plus rien de ce qu’ils sont susceptibles d’exprimer ne risque de les déranger, leur production se complaisant au contraire à les conforter et les justifier pour partager désormais les mêmes intérêts! Tout cela parce que l’art soumis au divertissement est un art soumis au profit, que l’art soumis au profit est un art soumis au pouvoir, et que l’art soumis au pouvoir est un art corrompu!…

masque grimaçant du jocker

horreur de l’art

… C’est ainsi qu’a fleuri toute une faune d’artistes huppés se plaisant à afficher des postures de rebelles, d’originaux, d’anticonformistes, des artistes qui pour mieux masquer leur corruption sont devenus de véritables caricatures d’eux-mêmes se montrant toujours prompts à dénoncer les crimes, à s’indigner contre les injustices, à défendre les libertés, aussi bien qu’à s’enflammer au nom de l’amour de l’humanité, mais ils se sont mis à le faire exactement à la manière des croquants qui se sont emparés des plus nobles sentiments humains pour servir leurs fins mercantiles. Car bien évidemment, tout comme les croquants, leurs divertissements ont besoin de puiser dans un vivier émotionnel touchant toute la palette des cordes sensibles de l’humanité pour être efficaces. On ne s’étonnera donc pas d’y trouver le sempiternel combat du bien contre le mal où ces artistes exaltent des personnages héroïques protégeant les faibles et les opprimés, des personnages pétris d’humanité s’offrant en sacrifice pour faire triompher les justes causes, et ainsi de suite, mais tout comme pour les croquants, ce ne sont là rien de plus que des ingrédients émotionnels entrant dans la composition de simples produits de divertissement, des ingrédients purement utilitaires vidés de toute substance réelle qu’ils manipulent en les déconnectant de toute implication réelle… Et il est impératif qu’ils les tiennent à l’écart de cette connexion, impératif qu’ils ne franchissent pas la frontière de l’implication réelle, car une fois de plus, tout cela doit demeurer de la nourriture pour l’inconscience humaine!…

jocker sur porte

art graffiti

… Étant donné que les produits de divertissement sont d’abord conçus pour servir d’ancrage aux croquants, il leur revient d’entretenir l’état d’engourdissement des consciences favorisant leur imprégnation, une tâche qui nécessite qu’ils soient consommés assidûment à travers une addiction que les artistes les plus doués pour le divertissement n’ont aucun mal à établir puisque ce sont les mêmes que l’on va payer à prix d’or pour concevoir les croquants les plus redoutables! Quant aux peuples asservis par ces maîtres du divertissement, loin de s’en plaindre, ils y trouvent tout autant leur compte!… C’est qu’en leur permettant de s’identifier aux héros positifs qui les font s’émouvoir aux larmes devant les injustices, ils leur offrent une bonne conscience à moindres frais qui les rassure en les situant dans le bon camp, le camp de la lumière du bien dont ils se sentent investis sans que cela porte à conséquence, puisque cette identification ne les incite en rien à se tourner vers les vraies injustices du monde réel qui les contraindraient à faire face à leur inertie en les appelant à un engagement réel leur coûtant des efforts et des sacrifices réels! Et c’est bien pour éviter que leur sommeil confortable ne soit perturbé qu’ils se dirigent d’eux-mêmes vers ces produits de divertissement dont le contenu inoffensif est aussitôt évacué par la consommation des suivants, des produits recherchés pour l’intensité de vie factice qu’ils leur procurent sur le moment même, mais qui ne doivent en aucune façon provoquer le réveil douloureux du contact avec la réalité en les conduisant à une prise de conscience réelle!… Et pendant que les peuples s’abreuvent en masse à ces produits hauts en couleur qui ne prétendent à rien d’autre qu’à les divertir, pendant qu’ils communient à travers eux aux plus nobles sentiments humains juste pour jouir du frisson émotionnel réconfortant qu’ils leur apportent, pendant qu’ils prennent fait et cause pour les justiciers en se projetant avec eux dans le combat contre tous les maux et les crimes perpétrés dans des mondes imaginaires, ils se soumettent passivement à la profusion de maux et de crimes réels perpétrés dans le monde réel! Et ils s’y soumettent d’autant mieux qu’ils s’évertuent à les ignorer et à les fuir en se réfugiant dans l’héroïsme sans danger des combats imaginaires! Et comme cette profusion de maux et de crimes réels qu’ils fuient autant qu’ils les subissent sont essentiellement l’œuvre des puissances régnantes, étonnez-vous alors que le divertissement soit devenu leur arme maîtresse servant à masquer leurs exactions aux yeux des peuples tout en s’assurant leur contrôle et leur asservissement!…

femme bouffonne avec des cartes

bouffon

… Et si encore cette arme se limitait à cela, mais entre leurs mains elle est aussi devenue la plus subtile et la plus aboutie des armes de propagande!… Songez un peu! Pendant que les peuples se délectent d’un déferlement ininterrompu de divertissements au contenu purement distrayant qui ne perturbe en rien les manœuvres des puissantes régnantes, le contenant de ces divertissements, leur support, leur habillage, leur arrière-plan incluant le comportement de base des personnages, leur apparence, leur vision de l’existence, leur réaction aux événements, leur rapport aux autres, leur mode de vie, tout cela distille en permanence les valeurs prônées par les puissances régnantes qui elles sont parfaitement assimilées par les peuples! Et comme ces valeurs leur sont néfastes, ils ne les assimilent pas consciemment mais à leur insu, exactement à la manière des croquants, puisqu’elles ne s’affichent pas dans le contenu central mais à l’arrière-plan, dans la trame même des divertissements qui les imprègne par-devers eux jour après jour, année après année en façonnant leur vision de la réalité!… Et quand vous détenez les moyens d’imposer aux peuples la vision d’une unique réalité qui reflète l’ordre de domination établi par les puissances régnantes, vous détenez l’arme de propagande ultime! Car la réalité n’ayant pas d’opposé, face à elle il n’existe ni alternative ni échappatoire! Car qui en dehors d’un fou pourrait songer à remettre en question l’unique réalité! Et aussi longtemps que les peuples continueront de percevoir dans l’exploitation qu’ils subissent l’expression d’une loi de la nature relevant de l’ordre implacable de la réalité, aucune mobilisation n’émergera jamais d’eux pour s’engager dans la folie de combattre l’unique réalité!…

clown sombre et macabre

clown macabre

… Maintenant la grande question est qui commande, qui dirige cette arme de propagande ultime ? Serez-vous surpris d’apprendre que ce n’est personne en particulier, que nul ne la contrôle ?… Son atout majeur est qu’il n’y a pas de commandement central à sa tête, elle se déploie à partir de nulle part et partout à la fois sans obéir à des directives extérieures, et c’est bien ce qui la rend si efficace. Mais s’il n’y a personne pour la diriger, comment opère-t-elle au juste ?… D’abord comprenez bien que c’est le monde artistique vendu au divertissement qui est en possession de cette arme de propagande ultime. Or ce monde de célébrités, le seul visible dans les loges, est spontanément dévoué aux valeurs défendues par la caste richissime des profiteurs du seul fait de partager leur mode d’existence privilégiée. C’est donc tout aussi spontanément qu’il va instiller leurs valeurs dans sa production de divertissements, et qu’il va les instiller d’autant plus efficacement qu’il ne reçoit pas d’ordre venu d’en haut mais ne fait qu’obéir à lui-même, à sa propre soif de profit et de pouvoir qui est plus que suffisante pour les propager en profondeur!… On aboutit alors à une situation où pas plus que les peuples ne sont conscients de la propagande qui les imprègne à travers leur consommation addictive de divertissements, pas davantage le monde artistique qui les sécrète en continu n’est conscient d’être l’instrument de cette propagande!… … Voilà où nous a conduits l’ère de la Communication en portant au pinacle le divertissement! Toutes les formes d’art et de culture n’ont cessé de régresser en se réduisant à de vulgaires produits de consommation, des produits marchands sans âme qui ont fini par corrompre toute l’humanité! Et cette corruption qui la gangrène fait désormais tellement partie de ses mœurs qu’elle en est devenue invisible, au point que plus personne n’est en mesure de la reconnaître pour ce qu’elle est! Ni les peuples qui se corrompent en cédant à l’attraction irrésistible des divertissements, faisant d’eux les complices inconscients des forces d’oppression, ni les artistes qui se corrompent en les produisant, faisant d’eux les artisans tout aussi inconscients de ces mêmes forces d’oppression!

Après avoir poussé cette longue diatribe dans laquelle il avait mis toute sa hargne à extirper le mal le plus insidieux qui rongeait la Communication, Moyahm Shédid resta un moment en suspens, comme s’il se jaugeait d’un regard rétrospectif. Ce qui le fit se sentir mécontent de lui-même. Il était allé trop loin, il s’était écarté de sa route, il était entré dans des subtilités qu’il n’était pas tenu de communiquer aux Danseurs. La passion toute personnelle qu’il avait mise à les exposer lui avait fait oublier la jeunesse de l’auditoire à qui il s’adressait. C’était une faute. Il n’avait pas à pousser leur capacité de compréhension à leur extrême limite quand il devait la réserver à d’autres influx plus essentiels qu’il lui restait encore à leur transmettre.

Mais c’est là qu’à sa grande surprise, Carlos lui montra qu’il l’avait suivi sans difficulté, en le reprenant lentement au-delà de ce qu’il avait exprimé :

― … Les valeurs néfastes imposées par les puissances régnantes, en fait, c’est les valeurs de l’inconscience humaine, c’est les mêmes. C’est pour ça qu’elles n’ont pas besoin d’être commandées de l’extérieur pour se diffuser, et comme elles se diffusent dans l’ombre de la conscience, on ne les remarque pas, elles passent inaperçues… Mais on peut aussi dire alors que leur arme de propagande est commandée directement de l’intérieur de l’homme par sa corruption, par son inconscience… … En fait, le monde de la Communication, plus il évolue, plus il se développe, et plus les forces qui le gouvernent sont intériorisées. C’est ça, parce que dans le monde de la Communication personne n’est isolé, tout le monde y participe d’une certaine façon, parce qu’ils sont tous connectés aux cubes, si bien que tout ce qu’ils font se répercute, a des effets sur tout le reste… Alors on ne peut pas dire non plus qu’il y a simplement des oppresseurs d’un côté et des opprimés de l’autre, parce que les forces d’oppression elles se manifestent autant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’homme… Ou plutôt, les forces d’oppression et les oppresseurs existent bien à l’extérieur, mais ils ne tirent leur pouvoir que de l’inconscience humaine, ils ne tiennent que grâce au soutien intérieur des agissements inconscients des peuples, de l’ensemble des humains… Ce qui veut dire… ce qui veut dire que si eux et tous les opprimés de la planète cessaient de répondre aux agissements de leur propre inconscience, ils cesseraient de donner de l’énergie aux forces d’oppression, et tout ça finirait par s’effondrer tout seul.

Moyahm Shédid joignit vivement les mains dans une impulsion de l’applaudir, étonné et ravi par la perspicacité de ce jeune Danseur. Il l’approuva avec enthousiasme :

― Exactement! Tout ça finirait par s’effondrer tout seul parce que les forces d’oppression à l’œuvre dans le monde ne sont rien d’autre que la résultante de la part d’inconscience des êtres humains, la part d’inconscience de chacun d’entre nous!

― … Et dans ce cas, les forces de libération sont la résultante de leur part de conscience, de la part de conscience de chacun d’entre nous…

― Exactement! Exactement! Et si les artistes corrompus travaillent pour les forces d’oppression, c’est aux rares résistants qui n’ont pas trahi leur conscience, aux artistes véritables qu’il revient de travailler pour les forces de libération! Car dans l’arène de la Communication, ils sont en première ligne, ils sont les combattants que l’humanité attend pour sa délivrance! Car il ne reste qu’eux à pouvoir encore prendre les armes dans le cube, et c’est à eux de se rassembler pour trouver et forger de nouvelles armes qui soient capables de contrer l’arme de propagande des puissances régnantes!

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2/[artistes porteurs de conscience ; attention ; combat ; conscience ; divertissement ; audimètre]


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