Artistes (2)

2/[artistes porteurs de conscience ; attention ; combat ; conscience ; divertissement ; audimètre]

― Quels sont donc ces obstacles ? reprit leur instructeur avec circonspection devant leurs oreilles grandes ouvertes… Pour les faire ressortir, commençons par examiner la nature exacte du combat qu’ils ont à livrer dans le champ de bataille du cube qui les oppose au monde artistique corrompu. Tandis que celui-ci se charge de corrompre l’humanité en l’abaissant, l’avilissant, l’abrutissant de divertissements sans âme au service des forces d’oppression, les artistes véritables ne peuvent s’y opposer qu’avec la seule force de l’inspiration de l’art véritable… Car un art véritablement inspiré est précisément un art qui n’a pas été castré de sa puissance de subversion et de régénérescence, car il puise son inspiration dans une force vitale qui de tout temps a eu pour fonction de relever l’homme quand il est abaissé, de le redresser, de le remettre dans la droiture quand il est tordu. Ce qui distingue l’art véritable de l’art corrompu, c’est un art porté par une inspiration véritable dont le souffle ascensionnel a le pouvoir de détruire la corruption en l’homme, et de la détruire par contagion, en lui transmettant le flambeau d’une inspiration vivante qui lui donnera la force de se redresser et s’élever de lui-même…

 tableau futuriste d'yeux hypnotiques

hypnose du divertissement

peinture d'un homme inspiré peignant une toiel

inspiration

… Nous nous trouvons donc clairement face à deux camps irréductibles qui ne peuvent que lutter l’un contre l’autre parce qu’ils vont en sens contraire l’un de l’autre, avec d’un côté des propagateurs d’un art corrompu par le pouvoir qui abaisse l’homme à son insu, et de l’autre côté une poignée de résistants intègres qui s’efforcent de relever l’homme en conscience par la seule force de l’art véritable… Mais ne nous y trompons pas! Le combat que ces derniers artistes porteurs de conscience ont à mener est un combat pour s’emparer du pouvoir, ce qui veut dire qu’ils doivent se battre eux aussi pour conquérir l’audimètre!… Ils ne peuvent donc pas uniquement compter sur l’authenticité et la beauté de leurs créations, si intenses soient-elles, pour espérer triompher, car il faut encore qu’elles soient dotées d’une réelle puissance de diffusion capable de toucher la plus vaste audience possible, et c’est bien là que se situe toute la difficulté. Comment accéder à cette puissance de diffusion sans se trahir ? Comment propulser des œuvres de conscience sur le mode du divertissement, comment les infiltrer dans la chape d’inconscience du cube par le passage obligé de l’accroche et de la jouissance immédiates sans se corrompre à son tour ?… S’ils parviennent à franchir cette première étape, ce qui relève d’un exploit déjà extraordinaire en soi, ils remportent alors une petite victoire qui leur fait gagner des parts d’audimètre. Mais s’ils s’en tiennent là, ils n’ont fait que la moitié du chemin dans la course d’obstacles qui mène jusqu’aux consciences. C’est qu’ils doivent encore réussir à contourner les résistances de l’état d’inconscience d’un public qui va se sentir menacé par l’intrusion de la lumière de la conscience et du contact avec la réalité, ce qui requiert la capacité de concevoir des œuvres d’une grande dextérité psychologique qui vont mettre ce public en confiance, l’accompagner chaleureusement, et lui fournir un supplément de courage en lui insufflant un courant de vie qui le portera finalement à accepter ce délicat contact… Ce n’est que lorsque tous ces obstacles ont été surmontés que l’on peut considérer que leur création a atteint sa cible en devenant une arme de libération réellement efficace. En partant de la capture de l’attention passive du public pour ensuite libérer son attention en la rendant à nouveau active, condition indispensable à la reconnexion de sa réceptivité consciente, leur création peut désormais distiller des prises de conscience chez les spectateurs en levant le voile sur les manœuvres occultes des forces d’oppression, ou bien les éclairer sur eux-mêmes et les grandir en les imprégnant des valeurs de la conscience, ou bien encore élever directement leur niveau de conscience par la seule contemplation de la beauté et de l’authenticité d’une création porteuse de l’inspiration vivante qui lui a donné naissance…

femme levant les bras dans le soleil

inspiration

… Dans l’absolu, il suffirait donc que la communauté des artistes véritables se focalise sur la création de ces armes de libération, il suffirait qu’ils les multiplient et accroissent leur puissance d’action en puisant dans la force de leur inspiration, avec au-devant d’eux quelques puissants génies créateurs pour les entraîner à leur suite dans de grandes victoires sur l’audimètre jusqu’à provoquer le basculement collectif de l’humanité dans la conscience… Oui, dans l’absolu, dans l’absolu… sauf que le camp de l’inconscience est encore protégé par deux hauts remparts devant lesquels leurs armes créatives restent sans effet, aucune de leurs attaques ni de leurs victoires n’ayant jamais réussi à les faire bouger, pas même à les ébranler!

Son faciès osseux se contracta durement à l’évocation des deux remparts. Il fixa les adolescents avec la sensation d’un poids écrasant sur les épaules :

main émergeant de l'océan

noyade

― Le premier est constitué par le support de diffusion de leurs créations qui telle une mélasse visqueuse va constamment freiner, étouffer leur progression en noyant et recouvrant toute percée de lumière. Et là ils n’ont pas le choix, s’ils veulent atteindre une grande audience, ils sont tenus d’introduire leurs créations dans le circuit de consommation continue de divertissements, ils sont obligés de passer par cette mélasse qui agit directement contre eux en ruinant tous leurs efforts!… Car les œuvres de conscience ne sont pas faites pour être consommées en continu, elles sont faites pour être recueillies, ce qui demande un rythme d’assimilation beaucoup plus lent, incluant des espaces vides de tout divertissement qui doivent permettre au spectateur de les intégrer en lui donnant le temps de se les approprier personnellement. Or quelle que soit l’intensité des œuvres de lumière qui parviendront à toucher sa conscience, elles ne le feront pas pour autant sortir du circuit de consommation permanente de divertissements dans lequel il est enfermé, si bien que passé le premier mouvement d’éveil régénérateur qu’elles susciteront en lui, au lieu qu’il germe et fasse son chemin dans sa conscience, ce mouvement retombera très vite pour être englouti sous le torrent de divertissements qui lui succéderont et que le spectateur continuera de consommer toujours aussi assidûment pour assouvir son besoin addictif d’engourdissement!…

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