5 – À propos de la scène de sexualité explicite

Il s’agit de la longue scène du premier épisode qui fait polémique parmi les vingt lecteurs du premier test d’évaluation. Elle mérite donc d’être examinée plus en profondeur pour peser la validité des critiques et la défense qu’on peut leur opposer.

Concernant sa longueur excessive qui déséquilibre l’épisode, cette impression disparaît chez tous les lecteurs qui ont lu les quatre épisodes.
Concernant la crudité du vocabulaire ou sa vulgarité qui rompt brusquement avec la tonalité d’écriture délicate de l’ensemble, de même que l’expression animale de la relation ouvertement sexuelle entre les amants qui rompt avec leur attention romantique antérieure, une moitié de lecteurs ont trouvé le procédé déplacé contre une autre moitié qui l’ont apprécié en percevant directement ou indirectement sa raison d’être.

bacchanales

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Bien que la scène soit par elle-même déroutante et déstabilisante, le fait qu’une moitié des lecteurs ont été réceptifs aux intentions que l’auteure y a mises suffit à l’accréditer. Ils ont perçu qu’elle est la contrepartie animale de la dimension céleste dans laquelle les amants se sont hissés au cours de la transe de la fête de l’An Neuf, et qu’en tant que telle elle participe encore du travail sociothérapeutique assurant la cohésion de la communauté. À la manière des fêtes orgiaques des temps primitifs, elle joue un rôle de soupape en permettant au refoulé de se libérer une fois l’an au sein d’un espace rituel encadré par la communauté. Et le refoulé bien sûr, c’est la part mauvaise ou inconvenante de soi, la part du vilain garçon et de la vilaine fille qui s’exprime d’abord par un vocabulaire outrancier, c’est cette part transgressive du petit diable en soi qui lorsqu’on l’autorise ainsi à se défouler et à croquer la vie une fois l’an se trouve rassasié et apaisé.

L’autre aspect de la critique concerne l’impact que la scène provoque sur les affects du lecteur. Cette critique est éminemment subjective puisqu’elle prend sa source dans l’histoire intime du lecteur qui remonte jusqu’à sa petite enfance, où sa préférence envers telle ou telle représentation de la sexualité dépend des résonances qu’elle a envers les expériences et les traumas qu’il a vécus. Néanmoins, le fait que certains lecteurs ont été dérangés, heurtés et même révulsés par une crudité sexuelle à laquelle ils ne s’attendaient pas a pu leur donner l’impression d’avoir été manipulés par l’auteure, comme si elle les avait abusés en leur manquant de respect. À cet égard, seule la poursuite de la lecture du livre permettra au lecteur de découvrir que l’auteure n’a jamais eu l’intention de le provoquer gratuitement, dès lors qu’il reconnaîtra le lien nécessaire que la scène incriminée entretient avec tout l’ensemble.

Car le lecteur ne peut pas savoir à ce stade du premier épisode que cette scène sexuelle a été écrite en regard d’autres thèmes essentiels développés tout au long du livre qui lui donnent toute sa justification et sa raison d’être.

Un premier thème est la dénonciation de la malignité de l’utilisation mercantile de la sexualité dans le monde de la Communication, utilisation malsaine et perverse conduisant à une consommation addictive massive de sexe et de pornographie. Véritable fléau souterrain de la conscience collective de l’humanité, il ne peut être combattu par la censure et l’interdiction, autrement dit par une position pudibonde sur la sexualité, mais seulement en allant au-delà de sa médiocrité par l’expression d’un érotisme émancipateur plus inspiré qui peut se montrer ludique et désintéressé.

Un deuxième thème est l’obsession de la jouissance comme seul critère d’accomplissement dans la société de la croissance et de la consommation sans fin, où le fantasme de la jouissance sexuelle absolue et permanente y tient la première place. C’est une société qui promeut la quête de richesse insatiable en vue d’augmenter son pouvoir magnétique permettant d’attirer l’autre sexe et assouvir ainsi le fantasme de jouissance, d’union et de complétude tant désiré. En contraste, la communauté du village présente une société matériellement frugale mais heureuse, qui jouit d’une grande richesse humaine. Et la séquence sexuelle vient renforcer cette impression de richesse en témoignant de l’intensité de vie, de jouissance, de liberté, de jeu et finalement d’amour que partage les amants, apportant la preuve si besoin était que le fantasme de plénitude prôné par le monde de la Communication peut très bien se réaliser sans passer par l’accumulation matérielle de biens et de richesses.

Un troisième thème est la dominante phallocratique de la société de la croissance qui est contrastée par la dominante matriarcale du village où la scène sexuelle renverse les rôles puisque c’est la femme, Ambre, qui dirige les ébats.

Ce qui conduit directement au quatrième thème qui est de loin le plus important pour imprégner en filigrane tout le livre. Il s’agit de la référence aux divinités primitives et primordiales que sont le Phallus conquérant et la Vulve dévorante, les deux archétypes les plus fondamentaux de l’humanité édifiés sur la fascination et la terreur que lui ont inspirées ses parties génitales. Et l’emprise planétaire actuelle pour la pornographie laisse pressentir une volonté inconsciente de renouer avec ces divinités primitives, volonté trouble motivée par une recherche tout aussi confuse de sens vital et de puissance perdue.

divinité sexuelle

symbole des deux sexes

Les divinités primordiales expriment le rapport éternel entre Éros et Thanatos, entre la puissance de vie et la puissance de mort, entre le principe d’érection de l’identité, du connu, du Même, du territoire défini et limité assurant repères et contrôle, et le principe de désagrégation de cette identité par l’Autre, la plongée dans l’inconnu, le sans repère et l’illimité, mais qui est aussi le principe de transformation et de régénérescence perpétuelle. Depuis la nuit des temps, Éros et Thanatos se combattent comme deux pôles opposés fondamentaux qui périodiquement se repoussent puis s’attirent mutuellement. C’est l’ambivalence de la perpétuelle guerre des sexes, mais c’est également le Phallus conquérant du vieux monde de la croissance infinie menacé de déclin et de désagrégation par la Vulve dévorante. Or la Vulve de la mort est tout autant celle de la naissance, elle est la Vulve de la désagrégation de l’ancien monde corrompu, épuisé et perclus de dysfonctionnements qui conduit à la naissance d’un nouveau monde régénéré, frais et créatif, plus approprié aux grands défis qu’il a à affronter parce que plus équilibré et fonctionnel.

Et pour les temps que nous traversons, nous nous trouvons précisément à la charnière où le Phallus tend ses dernières forces pour repousser Thanatos, dans un effort désespéré pour se redresser et croître encore. Cela se traduit par une exacerbation de la violence et de la destruction exercée entre les deux pôles avant l’abdication finale du Phallus, où d’une façon ou d’une autre il lui faudra retourner se fondre dans la Vulve dévorante pour y mourir, c’est-à-dire perdre son identité devenue désormais mortifère et aberrante afin de pouvoir renaître à un nouvel état, s’ériger sur une nouvelle identité plus positive, en cohérence avec la réalité du monde auquel il est confronté.

Le thème du Phallus repoussant Thanatos est le thème du refoulement de la réalité de la mort par notre société de croissance infinie. De même, le thème de la nécessité d’opérer la révolution conduisant le Phallus à revenir s’unir à la Vulve dévorante pour y être régénéré et retrouver sa puissance perdue est le thème de la nécessité pour notre société, en commençant par chacun d’entre nous, de nous réconcilier avec la réalité de la mort qui est le passage obligé pour entrer dans la voie d’une régénérescence véritable. Ces deux thèmes sont abordés par petites touches jusqu’au quatrième épisode, mais ce n’est véritablement que dans le deuxième grand volet du livre, à savoir du cinquième au huitième épisode, qu’ils sont traités en profondeur dans toute leur dimension spirituelle.

1 – L’Appel de Mongo : Une arme de combat ?

2 – Le choix d’une forme classique

3 – Premier défi : Activer les archétypes dans la conscience du lecteur

4 – Deuxième défi : Passer de l’attention passive à l’attention active

6 – La Révolution, c’est quoi ?


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